Tombola


Le jeu de la Tombola à Balat (Istanbul) entre les deux guerres
[
1]

par Marie-Christine Varol, professeur des Universités à l'INALCO


Parmi les jeux auxquels les Judéo-Espagnols jouaient encore dans la première moitié du XXème siècle notche d’alhad, à la fin du chabad, le loto (ou tombola) est aujourd’hui perdu et encore regretté par les membres les plus âgés de la communauté juive d’Istanbul[2]. Il ressemble à la tombola napolitaine, et il est probablement d’origine italienne puisque la formule d’ouverture du jeu « se comincia la tombola ![3] » nous a souvent été donnée en italien[4]. Deux autres adeptes de ce jeu, M. Molho et M. Avidor, qui sont parvenus à se souvenir des annonces d’un grand nombre de numéros, ont dit en italien les nombres pour lesquels il n’y avait pas, selon eux, d’annonce particulière et ont précisé que l’on avait coutume dans ce cas d’annoncer le nombre en italien. On voit aussi que quelques annonces sont adaptées à des nombres en italien et enfin la formule lorsque l’on a terminé une carte est Ecco la!.  

Le samedi soir après la fin du chabad, surtout en hiver où la nuit tombe tôt et où l’on ne va pas se promener parce qu’il fait froid, les familles et les amis se rendaient visite et organisaient des parties de jeu de société. Le jeu des findjanes, est rapporté par M. Molho (1950 : 216) mais il ne parle pas de la tombola. Pour certains, tout le monde, hommes et femmes, y participaient. D’autres ont mis en avant le caractère licencieux ou vulgaire de la tombola et déclaré que seuls les hommes y jouaient[5]. Tout l’intérêt de la tombola était de choisir un homme avec une belle voix pour chanter les numéros, et boute en train, sangrudo, pour faire rire l’assistance en adaptant les annonces aux personnes présentes ou en improvisant. Chaque rue avait son groupe de joueurs, dit Mme Molho, et chaque groupe avait son kitador qui tirait et annonçait les numéros. La tombola commençait par une annonce de début et finissait par une annonce de fin :

Aaah! Aki stamos, diremos, en la kaza de madam Rita V., se comincia la tombola kon primo numero [chanté] Veeeenti dos! Pat pat, en la kimuraná d'Aberrey. Esta manera se empesava.

El empesadura era syempre : se comincia la tombola en la kaza de..

I kuando s'eskapava se deziya: « A la proksima semana en tala kaza, en la kaza de... X, Y ».

Les gens connaissaient à l’avance plusieurs annonces et devaient prévoir le plus rapidement possible le numéro sortant afin de terminer une carte. Les fausses annonces, les jeux de mots, les allusions grivoises ou impertinentes étaient autant d’occasions de plaisanter. Les numéros étaient chantés ou psalmodiés et les participants donnaient la réplique :

 « Deziya: Primo ladrón de Konstantinópoli ! Este modo lo kantava.Yané en dizyendo primo ladrón de Konstantinópoli entendiyan ke tomó el número uno. Esta vez, el ke tyene el número uno deziya: "Sigundo el kitador", respondiya. El ke kitó este número, es ladrón de Konstantinópoli. I akel lo repetava, deziya: "Treser el apegador” ».

A l’annonce du numéro, celui qui lève la main est désigné comme « Premier voleur » ou « le plus grand voleur de Constantinople », il réplique en disant que le second est le kitador et celui-ci réplique en disant que le troisième est el apegador, ou el metedor celui qui a posé le jeton sur sa carte.

Lorsque le crieur annonçait « Doos...! », il était fréquent qu’on réponde, « Bezameldó vos! »[6]. Cette allusion un peu grossière s’appuie sur la connaissance partagée de l’expression del kulo en dos ‘du postérieur en deux [morceaux]’, qui se moque des gens qui se plaignent toujours de tout et de n’importe quoi.

Ce corpus, malheureusement partiel, est d’un intérêt certain pour diverses raisons que l’on découvrira ici au hasard des numéros. L’un est linguistique, et l’on verra l’importance du multilinguisme et de ses ressources dans les jeux de mots homophoniques et les quiproquos, paroles à double sens, etc. Les nombres sont annoncés en italien, en espagnol, en turc, en français, en grec et même en arménien et en persan. Les douze premiers nombres, au moins, comportent une annonce et les chiffres des dizaines. Les variantes seront données à chaque fois avec les commentaires. M. Eskenazi se souvient que chez lui les dix premiers numéros recoupaient ceux du chant des nombres du seder de Pesah, ce qui était un aménagement personnel dicté par le choix d’éviter les inconvenances :

Uno es el kriyador, dos son Moshe i Aron, Tres muestros padres son, Kuatro madres de Israel, Sinko livros de la ley, Sech diyas de la semana, Syete diyas kon chabad, Otcho diyas de la hupá, Mueve mezes de la prenyada, Dyez muestros mandamientos son, Onze ermanos sin Yosef, Dodje ermanos kon Yosef, Tredje anyos de la Misvá[7].

Ici ce sont les références religieuses qui dominent, alors que dans les autres corpus on ne trouve que minyán et Hanuka.

Les Nombres

1. Primo ladrón de Konstantinópoli.

Il semble qu’à part la substitution par les termes de la chanson de Pesah (dont M. Eskenazi admettait qu’elle était propre à lui-même ou à son groupe), le n° 1 qui commence la tombola et le n° 90 qui la termine n’aient pas de variantes.

2a. Dos, toz i lehá i lo de notche de alhad.

2b. Toz i lehá i pedadero

2c. Dos, bezameldo vos![8]

La toux, les crachats et les gazs, vont ensemble et constituent un chapelet de désagréments et d’humeurs corporelles embarrassantes. La traduction du terme hébreu leha par ‘crachat’ qui nous a été donnée, semble insuffisante. Pourquoi le terme hébreu est-il choisi, alors que le judéo-espagnol ne manque pas de termes pour “crachats”? Pour cet hébraïsme très peu attesté à l’écrit (une seule référence), D. Bunis (1993 : 2128) donne ‘phlegme, sécrétion’ et l’exemple relevé l’associe à kiax et toz. Lo de notche de alhad, ‘ce qui est propre au samedi soir’, est tout aussi obscur en l’absence de commentaires. Compte tenu de l’usage cryptique de l’hébreu en judéo-espagnol (Varol 1992), et du contexte lexical nous penchons pour une allusion aux rapports sexuels.

3a. Terelellí sigirigí kantá kantá baylá baylá terues tres.

3b. Tres palikos en tus pyes (es ke era kodredo, uno ke vyene detrás de otro).

3c. Terellel kerech o baylar? (tres)

Le numéro trois renvoie aux idées de danse, de chanson ou de légèreté et d’insouciance dont l’écho se trouve dans l’expression judéo-espagnole üç pacharikos, bech terellelís, ‘trois petits oiseaux, cinq airs de chansons’ qui qualifie les écervelé(e)s, qui ne pensent qu’à s’amuser. Le fait que le nombre trois, üç, soit en turc dans l’expression, autorise à penser que cette expression est elle-même une variante de l’annonce du numéro 3, qui serait passée dans la langue. Terelleli est couramment en turc l’équivalent de ‘tralala’ en français et signifie ‘écervelé, étourdi’. L’homophonie entre les préfixes tre, tri, et tria, trois, tres, a sans doute dicté la suite. L’épanthèse terues, tres est, elle, un ajout probable à partir du jeu de mots entre le chiffre judéo-espagnol et le terme turc vulgaire teres, ‘mari trompé, cocu’ (Devellioğlu 1990; Redhouse 1983), qui, glissé dans la phrase et compris des hommes seulement, permettait une plaisanterie supplémentaire. Le 3b est plus obscur, l’explication qui suit[9] fait allusion à une personne qui en porte une autre mais on ne comprend pas les 3 bâtons. La seule correspondance qui vienne spontanément à l’esprit est la solution de l’énigme du sphinx, sur l’homme au soir de sa vie qui a trois pieds parce qu’il chemine avec un bâton, qui est bien connue des Judéo-Espagnols (T. Alexander 2007).  

4a. Ayi ba, trábalo de la barba.

4b. Kedinin ayaği kaç? Dört.

4c. Kuatro, los pyes del gato.

La formulation 4c, la plus simple est probablement basique. Le 4b, en est la traduction en turc ‘Combien de pattes a le chat? Quatre’. Par contre le 4a reste une énigme, notamment parce que ba, nettement prononcé ainsi, qui ne renvoie à rien en judéo-espagnol, au lieu de va, et de barba au lieu de barva invite à prendre une autre direction. Mais si l’on considère qu’il s’agit d’une prononciation accidentelle ou individuelle[10], l’annonce ‘il va par là, attrape-le par la barbichette’ est une énigme dont la solution est le chat, qui a quatre pattes comme chacun sait. Le fait que l’énigme repose sur la personnification (la barbe au lieu des moustaches) et sur l’invitation à se saisir du chat, rappelle en effet le romanse ironique d’adultère tambyén de la madrugada, où, une fois l’amant découvert parce qu’il a éternué, le mari dit :

akudí las mis vizinas,                                     Accourez donc mes voisines

viní verech gato kon barva,               venez voir ce chat qui a une barbe

mustatchikos ruvyos tyene...             il a des petites moutaches blondes...

La morale de cette histoire où l’épouse accuse le chat d’avoir fait du bruit est : ken tyene mujer ermoza, ke la mire de guadrar, si no se la yeva el gato, i a él no le keda nada, ‘Celui qui a une jolie femme, qu’il s’efforce de la garder, car sinon le chat l’emmène, et il ne lui reste rien’. La chanson, comme la morale passée en proverbe, sont bien connues des locuteurs (H. V. Sephiha 1986 : 192-196).     

5a. Sinko pará  para tu ermaniko.

5b. Sinko para tu maniko.

5c. Cinque

La seconde annonce est l’abrégé de la première, où le jeu de mots est entre le turc para, ‘argent’, (beş pará[11], signifiant cinq piastres) et la préposition judéo-espagnole para, ‘pour’. Una de sinko peut signifier ‘une pièce de cinq’ ou ‘une gifle’ par référence aux cinq doigts de la main, una de dyez étant alors ‘une paire de gifles’. M. Eskenazi donne le troisième en précisant que l’on donnait le chiffre en italien.

6a. Kenafaím lehá.

6b. Sej, ké lodo ke paresej

6c. Medya duzena

La première annonce, entièrement en hébreu, est une citation d’un fragment de verset biblique. L’énigmatique “Ses ailes sur toi”, fait allusion à l’union de Booz et de Ruth (Rt 3, 9). C’est une métaphore, probablement licencieuse, qui devait être comprise seule des hommes. La seconde est fondée sur la rime sech / paresech et est une moquerie, ‘qu’est-ce que vous avez l’air d’être un sale individu’. La troisième, citée par Mme Ester Danon est tout à fait sans malice.

7a. Una asketa, una gamba, una patchá de komadre.

7b. La una patchá de la komadre, (no m'estó akodrando kuálo es).

Ce nombre tend à être oublié des locuteurs. M. Eskenazi ne le relève pas (il ne cite pas syete diyas kon chabad), Mme Molho déclare n’être pas sure et seul M. Avidor donne sans hésiter la première annonce ou patchá ‘jambe’, emprunté au turc paça ‘patte’, reprend l’italien gamba et asketa [?].

8a. Otto, el emperator romano ke manjava uerkusa para mantenerse sano. 

8b. Otcho, Bizkotcho... (kome mi kulo kotcho)

8c. Bizkotcho!

La première annonce est un jeu de mots sur le chiffre en italien et l’empereur Othon, la suite est également partiellement en italien (romano et mangiava au lieu de komiya), sano rime avec romano. Mais l’intérêt est ici la création judéo-espagnole uerkusa: formé sur uerko, diable (du latin orcus), elle joue sur l’homophonie avec puerko, pour signifier viande de diable ou cochonnerie. Il y a là une allusion ancienne aux Chrétiens (latins) mangeurs de porc. La seconde annonce est fondée sur la rime entre otcho et bizkotcho, ‘biscotte ou biscuit’. H. V. Sephiha a cité la réponse grossière à l’annonce, parfois ajoutée à l’annonce elle-même. Kome mi kulo kotcho, littéralement ‘mange mon postérieur bouilli’, n’a pas grand sens en lui-même mais outre qu’il reprend kotcho qui fait écho à bizkotcho et otcho, il s’appuie sur l’allitération en K, très prisée des Judéo-Espagnols (Varol 1992), que nous retrouverons associée à d’autres numéros (cf. infra 44). 8c a été donné par M. Eskénazi comme l’annonce correcte du numéro.

9a. Mueve, el vecchio berbante la kara kaída.

9b. Lo d'arriva i lo d'abacho [A voix basse]/ Lo d'arriva por abacho...

9c. Uno manko de minyán. [hésite avec 19]

9d. Mueve dize ke ve i nada no ve.

9e. No ve, nunka veya ni ayege a ver.

9a fait allusion à la forme du chiffre et reprend l’italien vecchio birbante, ‘vieux brigand’, la tête penchée. Le chiffre symbolise un vieil homme la tête penchée en avant. 9b  ‘ce qui est en bas et ce qui est en haut’ puis ‘ce qui est en haut par en bas’ est une allusion obscène (elle est dite à voix basse) qui vient sans doute d’une confusion avec 69 (cf. infra). Il est possible cependant que la dame, qui hésite sur cette annonce, n’en perçoive pas l’obscénité. En judéo-espagnol on trouve l’expression d’arriva i d’abacho pour décrire un état de maladie où l’on ne garde rien de ce que l’on mange (vomissements et diarrhée). 9c suit le modèle des nombres du chant du seder, où l’on retranche ou ajoute 1 à un nombre symbolique très connu, pour suppléer à un manque de référence[12]. 9d et 9e sont des variantes de la même annonce, elles s’appuient sur un jeu de mots, le chiffre en italien nove, ‘neuf’ et son homophonie avec le judéo-espagnol no ve, ‘il ne voit pas’ : ‘neuf, il dit qu’il voit et il ne voit rien’ et la malédiction plaisante ‘9 /il ne voit rien, puisse-t-il ne jamais voir et ne jamais parvenir à voir’.

10- Dyez, minyán !

Plus que les dix commandements de la chanson des nombres de Pâque, c’est la symbolique du minyan, l’assemblée de dix hommes adultes juifs nécessaire à la célébration d’un office, qui prévaut. Lorsque les communautés juives délaissèrent certains quartiers anciens d’Istanbul (Balat, Hasköy..) pour d’autres plus modernes, (Galata, Nişantaş…), les synagogues des anciens quartiers couraient le risque d’être abandonnées et reprises par l’état selon la loi du Vakıf qui règle le sort des propriétés religieuses. Les tentatives pour y maintenir, coûte que coûte, un minyan afin de préserver ces lieux de culte n’ont pas toujours été couronnée de succès, ce qui était l’objet dans les années 80 encore de ressentiment, d’amertume ou de culpabilité de la part des anciens habitants de ces quartiers. Dans ce contexte le 9c, uno manko de minyan revêt un caractère plus grave et moralisateur que les autres annonces.

11a. Onbire damga, yirmibire akaret[13]!

11b. Onze es: Kayiktchiler, Toptchular, Arabadjiler[14], onze.

Le onze appelle visiblement des annonces en turc. 11a, signifie ‘à onze un sceau, à vingt et un une injure’. M. Molho fait référence à une loi concernant un poinçon ou un tampon / un sceau, en relation avec onze, alors que l’expression évoque pour S. Varol, plus jeune, meter damga a uno, ‘marquer quelqu’un, lui faire une mauvaise réputation’. M. Molho insiste pour sa part sur la symétrie entre onbire et yirmibire, onze et vingt et un, et donne à l’ensemble le sens ‘si tu mets un sceau au onze, tu le laisses tomber (tu n’en tiens plus compte) à vingt et un’[15]. Le contexte politico-économique et l’univers istanbouliote des marchands et des joueurs joue un grand rôle dans la tombola et il est difficile hors contexte de retrouver le sens de ces annonces. 11b présente exactement le même type de difficulté. A l’explication avancée par M. Avidor sur la référence à une nomenclature ottomane on peut ajouter que les trois noms sont aussi des noms de quartiers d’Istanbul.

12a. Dodje, una duzena franka.

12b. Duz i va komo la vavá.

12c. Yaz yazidjí, kagajones on ikí.

12e. D’où s’que tu viens ? De Molonbech Saint-Jean

La première annonce, donnée par Mme E. Danon et par beaucoup d’autres, concerne le français ‘douze’ et ‘douzaine’ et l’expression française ‘treize à la douzaine’, qui est le sens de duzenika franka (littéralement ‘petite douzaine à l’européenne’). Dans la deuxième annonce c’est aussi le français ‘douze’ qui est en jeu avec un jeu de mots sur duz du turc düz qui signifie ‘droit’, ‘il va, tout droit comme l’aïeule’, c’est un paradoxe puisque le propre de l’aïeule est de marcher courbée. 12c, qui s’appuie sur le turc on iki, ‘douze’, a été cité par une seule locutrice, K. Gerşon, plus jeune que les autres. Le lien de l’annonce avec le nombre n’est pas clair, la phrase, plaisante, signifie ‘écris, commis aux écritures, chiures, douze’[16]. En judéo-espagnol kagajones peut désigner des détritus comme des personnes insignifiantes ou sans intérêt. Il s’agit probablement d’une parodie plaisante des phrases ordinaires du métier de commerçant, notant les marchandises dans un registre. Le 12e nous a été communiqué par H. V. Sephiha qui a assisté dans sa famille à des parties de tombola lorsqu’il était enfant, à Bruxelles. On appréciera l’adaptation et la mise en contexte sous forme d’énigme de l’annonce : le douze français est parodié familièrement en ‘d’où [est-]ce’, et indirectement repris dans la réponse, qui signale un quartier de Bruxelles desservi par le tramway 12.

13a. Tredje es budak.

13b. Budak komo Mochón no, komo Avram.

Les deux annonces font référence au turc budak, ‘nœud dur du bois’ qui (comme en général ce qui est très dur) connote en judéo-espagnol la stupidité due à l’entêtement. Budak signifie donc ‘têtu’ en judéo-espagnol et le rapport avec le chiffre 13 serait dû au fait que le 13 est un nombre premier indivisible, mais l’explication n’est ni spontanée ni évidente. La plaisanterie consiste en ce que quelqu’un revendique le numéro qui est une injure, et que l’on doit départager (13b) qui est le plus ‘têtu’ entre Mochón et Avram, deux noms toujours portés par quelqu’un dans l’assistance.[17]  

14a. Katorze es... Tchelebí  David, katurise.

14b. Aribí David Katónti  [chanté] ; en kantando lo dezíyamos este modo.

Ce qui est en jeu ici est la quasi homophonie plaisante entre le judéo-espagnol katorze, ‘quatorze’, et le grec katurise, qui signifie d’après les locuteurs, ‘se pichó’, c'est-à-dire littéralement ‘il s’est uriné dessus’, expression également utilisée au jeu de cartes pour dire ‘il s’est dégonflé’ ou ‘il s’est couché’. Le grec, nous l’avons constaté (Varol 1992), était souvent employé au cours des jeux et il faut ici rappeler qu’il était encore, en 1980, l’une des composantes du multilinguisme des personnes les plus âgées de la communauté juive d’Istanbul. Tchelebí est un terme d’adresse turc un peu maniéré, çelebi, qui signifie ‘Monsieur’. Le 14b est une adaptation de 14a au contexte très particulier de l’assemblée de M. Molho, il s’agit d’un rabbin estimé de leur quartier qui portait le nom de Katonti. On remarquera que Aribí David et Tchelebí David, sont tous deux des titres de respect décernés aux notables, qui semblent ici brocardés.  

15.  Kinze es daznik

Pas de variante pour cette annonce et tous les locuteurs expliquent que cela signifie 15 en arménien, que certains prononcent daznink. Ce qui n’est pas dit, par contre, et qui joue un rôle dans le double sens des termes de la tombola[18] est qu’en argot turc, dasnik, de l’arménien ‘quinze’, signifie ‘maquereau, ruffian’ (Devellioğlu 1990 : 102).

16. Dizisech, ké lodo ke paresech.

Pas de variante pour cette annonce qui reprend celle de 6, ce qui est relevé par les locuteurs.

17a. Dizisyete es Simantov

17b. De edad de dizisyete para la hupá

La première annonce semble la plus répandue, la seconde est une adaptation de 18. Aucune raison n’est avancée pour le lien entre Simantov, prénom masculin, de l’hébreu ‘heureux signe’. Notons que la valeur numérique des lettres composant tov est 9 + 6 + 2 = 17, l’ensemble Simantov équivalant à 177.

18a. Diziotcho, de edad de diziotcho para la hupá.

18b. Diziotcho : para la hupá.

Les deux annonces ont le même sens, elles rapportent le nombre dix-huit à l’âge idéal pour le mariage ‘(de l’âge de dix-huit ans) pour les noces’.

19a. Dizimueve es : dize ke no ve, nunkua vea ni ayege a ver.

19b. Dizinove, dize ke no ve…

L’annonce reprend à partir d’une reformulation « italienne », dizinove, la même annonce qu’en 9 avec l’ajout de dize, ‘il dit’ qui joue sur l’homophonie avec dizi-…

20a. Vente, ke vate ke vente.

20b. Vate, o vente.

20c. Loz ermenís se arreventen a vente a vente.

Si 20a & 20b jouent sur la parfaite homophonie de vente ‘vingt’ et vente ‘viens-t’en’ en judéo-espagnol, ‘ou bien va-t’en ou bien viens-t’en’, d’une toute autre nature est 20c. M. Molho qui avoue avec difficulté et beaucoup de gêne que l’annonce a cette variante, explique que les Arméniens se comportaient mal avec les Juifs dans les villages et les faubourgs et qu’ils en étaient détestés. L’inimitié des Juifs envers les Arméniens dans l’empire ottoman, plutôt fondée sur une rivalité ancienne, est attestée par d’autres éléments folkloriques[19]. Les Arméniens sont considérés comme dangereux par les Juifs d’Istanbul à la fois pour leur grande proximité avec les Turcs, qui les rend puissants, et pour leur christianisme qui en fait des ennemis des Juifs. Cela n’atténue en rien la violence de l’annonce : ‘Les Arméniens, qu’ils crèvent vingt par vingt’. La tombola servait probablement aussi à exprimer des opinions provocantes comme elle servait à brocarder des personnes éminentes (cf. supra 14).

21a.  Ventiuno, ventura buena por ken la perkura, ken no, potra i kevradura.     

21b. Yirmibire akaret, onbire damga

Le 21a est le plus courant. Il s’agit en fait d’une expression proverbiale ventura para ken la perkura, para ken no, potra i kevradura, ‘la chance pour qui s’efforce de l’obtenir, pour celui qui ne le fait pas malheur et misère’, littéralement ‘hernie et hernie’, c'est-à-dire que la fortune ne sourit qu’aux audacieux. Le 21b est l’inverse de 11a qui y renvoie.

22a. Ventidós es, pat pat ventidós.

22b. Tchat, tchat, pat, pat [20] es ventidós.

22c. Tchat, tchat, pat, pat en la kimuraná de Benrey.

22d. Dos palazikas es ventidos.

22e. Pat, pat dos palazikas tchikas.

Les trois premières annonces concernent le bruit du bois fendu, sans que le rapport avec le nombre 22 soit élucidé. 22c adapte encore une fois l’annonce à l’entourage familier du groupe, en précisant qu’il s’agit de la boutique du marchand de bois et charbons (kimuraná, du turc kömürhane) de M. Benrey, le charbonnier du quartier de M. Molho. Les deux dernières annonces se fondent sur l’aspect graphique du nombre 22, qui a l’apparence de deux petits canards palazikas (du turc palaz, ‘ canneton, oison’).

23. Vingt-trois de la franchois.

M. Molho seul a donné une annonce pour ce nombre, qui est de toute évidence une parodie de français, prononcée comme telle. Pressé de l’élucider pour nous, il a proposé un rapport avec la date de la République turque (1923) ou une paraphrase « que la France soit ». Ce qui est en jeu ici nous semble plutôt être le français en lui-même. On notera que les termes « Vingt-trois » et « François » (?), réunissent trois des marqueurs phonétiques qui séparent le français du judéo-espagnol et lui donnent un ton pointu et nasillard : la prononciation du r parisien [ʁ] uvulaire, les nasales [ĩ] et [ã] et la diphtongue [wα], dont la prononciation exacte impose une « grimace »[21]. Ici, c’est le snobisme du français (et du prénom François) qui fait les frais de la plaisanterie. Celui qui réclame le numéro est un prétentieux.

24. Ventikuatro, dos duzenas frankas.

Donné par tous. Cf. supra 12.

25. Ventisinko es hanukuá.

Hanuka, la fête des lumières, a lieu le 25 kislev du calendrier juif, ce qu’explique  M. Molho :  Hanukuá ez en el ventisinko ke se aze.

26. Ventisech es, Menteşe, tchelebí Mentesh.

L’argument de l’annonce est ici le jeu de mots entre le terme turc menteşe, 'Gond de la porte' et le prénom juif Mentesh, variante de Mordehay, ‘Mardochée’. Menteché est employé en judéo-espagnol où il signifie ‘charnière’ (Nehama 1977). Pour Çelebi, cf. supra 14a.

27. Ventisyete es kandil gecesi.

Kandil gecesi, en turc, littéralement, ‘nuit des lampes (à huile)’ désigne de façon courante les quatre veillées par an qui correspondent, dans le calendrier de l’Islam, à des célébrations particulières. Elles donnent lieu à l’illumination des mosquées, d’où leur nom. Comme M. Molho l’explique lui-même, ces veillées ont lieu le 27 du mois. Il est à remarquer que cette annonce fait écho à la « fête des lumières » juive au numéro 25.

28. Ventiotcho es, vate kon el doktor para bivir sano.

Peu de gens ont trouvé cette annonce qui semble ne correspondre en rien au nombre 28 mise à part la reprise du jeu de mots sur vente / vate déjà utilisée plus haut et l’écho approximatif de otto et de doktor. Il est possible qu’il n’y ait pas d’annonce ici, ou qu’elle soit tombée dans l’oubli comme la suivante 29 qui n’évoque rien à personne.

30. Trenta ez : Otur !

Une seule annonce, donnée par M. Avidor et sa femme. Leur explication est un double jeu de mots : « Otuz no es? [Rires] otur ! ». Trente se dit trenta en judéo-espagnol mais otuz en turc, qui est quasi-homophone de otur, impératif du verbe oturmak ‘s’asseoir’. L’effet plaisant vient de ce que l’ordre otur ! ‘assieds-toi’, peut survenir de façon naturelle dans le cours du jeu et que l’on peut ainsi laisser passer sa chance si l’on n’a pas été vigilant. De plus, la façon abrupte de donner un ordre est contraire à la politesse, particulièrement si on l’énonce en turc, et fait rire les assistants par ce qu’elle recèle de subversion des cadres sociaux. Chez M. Molho, par exemple, le kitador était le tenekedji Uziel, ferblantier de son état, et il est peu probable qu’il s’adressait sur ce ton (propre à un père réprimandant son fils, ou à un patron réprimandant un modeste employé) aux autres artisans, boutiquiers  et employés aisés qui fréquentaient le cercle d’invités. Enfin Otur !, en judéo-espagnol asénta(te) ! ‘assieds-toi !’ ou, asentado ! ‘assis’, sonne comme une malédiction, la position assise connotant le deuil et la faillite[22].

31a. Trenta i un ladrón en la kaza de musyu Danon.

31b. Trenta i uno : otuz birim var çekemem.

La première annonce, donnée par Ester Danon n’a pas de rapport clair avec le nombre, il semble que ce soit une reprise de l’annonce du n° 41 (cf. infra). La plaisanterie vient du fait que le terme ladrón, ‘voleur’ rime avec le patronyme d’une des personnes assistant à la tombola en l’occurrence Danon, celui de son mari. D’une toute autre nature est l’annonce en turc suivante (31b). M. Molho explique qu’il y a deux lectures possibles de ce n°, l’une propre aux joueurs, l’autre obscène, comme il est courant dans l’argot. Dans le contexte des jeux de cartes l’annonce en turc signifie : « J'ai trente et un [points] je ne peux pas tirer [de cartes] ». Ce type d’expression est employé dans les jeux dits yirmibir ‘vingt et un’ et otuzbir ‘trente et un’. Le deuxième sens à connotation obscène de otuzbir n’est qu’évoqué par M. Molho[23]. Le nombre désigne la masturbation, d’après F. Devellioğlu. La deuxième partie de l’expression est alors réinterprétée dans ce sens.

32a. Trenta i dos es : kaídos los de la boka a uno a uno.

 32b. Los trenta i dos kaídos.

L’annonce est ici référentielle, ce sont les trente-deux dents, mises en scène en 32b sous une forme qui convient aussi bien à l’énigme qu’à une malédiction aussi laconique qu’efficace ‘que te tombent les trente-deux !’, 32a ‘qu’elles te tombent de la bouche une par une’ étant une formulation plus explicite.

33a. Trenta i tres : Hristos

33b. Trenta i trez es, Isa Isa le dicheron, lo forkaron en Purim.

33c. Talluy, trenta i tres.

33d. Talluy, el enforkado el matado el mallogrado.

Comme nous l’avons déjà expliqué (Varol, 1998), le n° 33 est particulièrement intéressant. Au cas où l’on douterait du lien fait par les Judéo-Espagnols entre 33, l’âge du Christ à sa mort, et le Christ, l’annonce 33a se charge de la dissiper. En raison de ce qui suit, on peut la voir comme l’annonce la plus sobre, le nom du Christ est en grec, audible par tous. L’annonce 33b est indirecte, le nom du Christ est à découvrir dans un jeu de mots interlinguistique qui demande une élucidation. Isa, est en effet le nom de Jésus en turc et une interjection familière pour repousser les chiens, elle peut donc être lue comme ‘pshsht, psht lui dit-on’ ou ‘Jésus, Jésus, le nommèrent-ils’ ou le ‘nomma-t-on’. Ce premier jeu de mots lui-même étant délibérément insultant, la fin de l’annonce est tout à fait claire ‘on le pendit’ ou ‘ils le pendirent’ à Purim. La troisième personne du pluriel « ils » ou « on », sans référent exprimé, désigne en judéo-espagnol généralement des ennemis puissants (Turcs, Arméniens…) ou des intervenants dangereux (les démons ou mijores de mozos…) qu’ils convient de ne pas nommer directement (Varol 1992 ; 1998).

On a ici une assimilation de Jésus-Christ à Haman, le traître ennemi des Juifs dans le rouleau d’Esther, que l’on pend à Pourim (qui précède de peu les Pâques catholiques). Cette « confusion » est très ancienne et documentée dès le Moyen Age, avant l’expulsion d’Espagne, dans la polémique juive anti-chrétienne et dans les propos tenus par les conversos crypto-judaïsants.

Ainsi dans un article sur la médecine et l’astrologie, Ron Barkaï (2000 : 82) remarque-t-il qu’Abraham Bar Hiyya consacre une bonne partie du chapitre V de son ouvrage Megillat ha-Megalleh (‘le Rouleau de la Révélation, écrit en 1129) à prouver astrologiquement les erreurs respectives du « pendu » (Jésus) et du « fou » (Mahomet) pour une part, et pour l’autre à prouver l’excellence de la foi juive. Dans les textes juifs « crucifixion » est couramment traduit par « pendaison », le glissement a pu d’abord être linguistique, le « crucifié » devenant le « pendu ». La « confusion »  s’en est ensuivie avec Haman « le pendu » par excellence, dont les Juifs fêtent l’exécution durant un carnaval de Purim, où les enfants tapent du pied pendant l’office et agitent des crécelles lorsqu’on mentionne le nom de Aman ha-rasha, (le méchant, le traître, l’ennemi) ou Aman el mamzer (le bâtard). La symétrie qui se crée entre le carnaval de Purim et la semaine sainte des Pâques chrétiennes, la procession et la crucifixion du Christ (dont la responsabilité incombe aux Juifs dans l’esprit des Chrétiens) semble avoir été largement partagée au Moyen Age et bien après, du côté des Juifs comme de celui des Chrétiens. Elena Lourie (1990 : 50 – 60) relève la coutume catalane des crécelles de Pâques, appelées matar jueus, ‘tuer des Juifs’, qui forme partie intégrante des services de la Semaine Sainte et a lieu le jeudi soir après l’extinction des lumières. Il apparaît que les Chrétiens prennent Purim pour une parodie, ainsi que le note Maurice Kriegel (1979 : 36), en l’attribuant à la malveillance chrétienne et à la méconnaissance du judaïsme. Nous serions plutôt portée à la conclusion contraire : c’est la connaissance réciproque des fêtes des uns et des autres et de leurs contenus symboliques qui permet une lecture symétrique  du sacré de chacun en miroir et une inversion réciproque de leur sens. En 1646 au Mexique les archives de l’Inquisition rapportent ce que Nathan Wachtel (2001 : 195-196) décrit comme une « scène hallucinante ». Les conversos emprisonnés dans les geôles inquisitoriales se livrent la nuit du Vendredi Saint à un violent chahut : « ce sont des hurlements, un tintamarre de plats et de récipients métalliques entrechoqués, des imitations de trompettes, le tout accompagnant les pires blasphèmes adressés à Jésus ». Pour reprendre les termes mêmes consignés par le mouchard : « ils donnaient des coups ensemble et criaient « A mort ! A mort ! » […] ils frappaient de la vaisselle ou des objets en métal, avec des bâtons […] ils firent grande fête, avec la bouche ils imitaient la trompette […] ; « A mort ! A mort ! A mort le traître qui nous tient ici ! » ». On y revoit en jeu l’assimilation du christ à Haman et Purim et l’usage symbolique de Purim comme inversion des Pâques.  

Le Christ est surnommé el enforkado ou el enforkadillo, par les conversos, qui ne veulent pas prononcer son nom. On comprend mieux dès lors toute la chaîne qui suit, 33b et 33c, taluy signifiant ‘pendu’ en hébreu et malogrado, ‘mort trop jeune’. Pourtant M. et Mme Molho, attribuent la série à Haman ha-racha, et pensent que taluy signifie negra persona, sans pour autant élucider le lien, pour le moins arbitraire, entre Haman et le numéro 33.

35. Trenta i Cinque [24]

36. Trenta i sech : tres duzenikas frankas

On se reportera ici aux nombres 12 et 24, supra.

Les nombres 37 et 38 n’ont pas d’annonce.

40. Kuarenta : Kirk numera makará.

Cette annonce en turc (kırk numara makara : ‘une bobine numéro quarante’) appartient au domaine des commerçants, de fil en l’occurrence, le n° 40 étant celui des bobines de fil de coton de la meilleure qualité. Si plusieurs informateurs ont donné cette annonce, M. Molho explique en effet : Akel tyempo las makarás de ilo la mas rezya i mas mijor era kuarenta el numeró.

41a. Kuarenta i uno es : kuarenta i un ladrón en la kaza de (ande estaz azyendo la tombolá) : ...En la kaza de Monsieur Varón!

41b. Kuarenta i un ladrón de Konstantinópoli.

Il s’agit bien là d’Ali Baba et des quarante voleurs, le quarante-et-unième étant l’hôte, chez qui l’on tire la tombolá, comme l’explique plaisamment M. Molho en proposant notre patronyme qui rime avec ladrón (cf. supra 31). Les 41 voleurs sont donc l’assemblée des joueurs.

Les numéros 42 et 43 n’ont pas d’annonce.

44a. Kuarenta i kuatro es : Karakaká, si lo vitez al saká, ke se le burakó la kırba.

44b. Kavaká buraká, kuarenta i kuatro.

44c. Kuarenta i kuatro : karakaká, el pyojo en la yaká, si lo vech al saká, burakalde la keirbá.

44d. Karakaká, buraká, el pyojo en la yaká.

Il s’agit ici d’une allitération en k, introduite par le nombre kuarenta i kuatro. Karakaká, n’a en principe pas de sens[25]. El saká, personnage bien connu des habitants de Balat par le passé est le porteur d’eau potable (du turc le terme est passé en judéo-espagnol), Burakar, signifie ‘trouer’ et  kırba en turc ou la kirbá / keirbá  en judéo-espagnol est ‘l’outre’ dans laquelle le porteur d’eau transporte l’eau qu’il vend.  L’ensemble est ici cohérent en 44a et en 44b où le verbe judéo-espagnol kavakar (qui contient deux k) signifie creuser. La présence de l’accent en fin de mot montre qu’il s’agit d‘impératifs, ‘creusez !, trouez !’. L’annonce 44c constitue une expansion par l’adjonction de l’expression plaisante que le judéo-espagnol a empruntée au turc : Azerse ou meterse komo pyojo en la yaká (du turc yaka  'Col, collet') c’est-à dire ‘se coller comme un parasite à quelqu’un’, comme un pou dans le revers d’un col qu’on ne peut déloger. C’est saka qui appelle la rime avec yaka en 44c, mais le fait que H. V. Sephiha cite l’annonce 44d,  montre que les développements sur le porteur d’eau sont peut-être postérieurs.

De 45 à 49 nous n’avons relevé aucune annonce.

50. Ellí, adidá bellí, kyendisí da bellí.

L’annonce est encore une fois en turc, Elli, adıda belli, kendiside belli, ‘Cinquante, son nom est bien connu, lui-même est bien connu aussi’. Le jeu de mots porte ici sur l’équivalence entre le nom turc du nombre cinquante et le prénom juif Eli, et le procédé poétique s’appuie sur la quasi-homophonie elli, belli.

De 51 à 54, nous n’avons enregistré aucune annonce.

55a. Sikuenta i sinko : Penç al penç.

55b. Penç al penç, Double face para las mutchatchas.

55c.  Hammalbachí de la duana.

Le terme emprunté signifie ‘cinq’ et ‘la paume de la main’ en persan, comme l’explique M. Molho : « Cinq et cinq es farsí. (…) el sinko kon el sinko se paresen. Kuando lez aboltan para akel, se aze double face para las mutchatchas. Ké pensavan akel tyempo? ». Le persan est à l’origine du terme turc pençe, ‘griffe’. La construction semble identique aux expressions bibliques panim al panim ‘face contre face’, khaph al khaph, ‘paume contre paume’, où l’on retrouve le deuxième sens de penç. On aurait donc ici la préposition al de l’hébreu entre deux unités identiques empruntées, un calque signifiant ‘cinq à cinq’, ‘cinq face à cinq’, ou ‘paume contre paume’. M. Molho pense à une interprétation graphique : les deux chiffres ont l’air de se suivre mais si l’on en retourne un, mettant les parties bombées face à face, les deux chiffres dessinent deux figures féminines ou une figure de danse. Son interrogation montre néanmoins que le sens de l’annonce s’est perdu.

L’annonce 55c est très différente, elle renvoie au monde du travail et signifie ‘Chef des portefaix de la douane’, et, sans doute, à l’attribution de références administratives chiffrées (cf. supra 11b).

56. Cinquenta i sei est chanté en italien, avec des mellismes (cf. supra, note du n° 35)

De 57 à 59, aucune annonce.

60a.  Altmich, sesenta.

60b.  Sesenta, se asenta i no se alevanta.

L’annonce 60a se borne à citer le nombre en turc altmış, prononcé à la façon judéo-espagnole. 60b, par contre joue sur les mots sesenta ‘soixante’ et s’asenta ‘il, elle s’assoit’. A ce propos on se reportera supra aux commentaires de l’annonce du n° 30. L’effet plaisant vient de l’insistance : ‘il s’assoit et ne s’en relève pas’.

61. Sesenta i uno, se asentó kon el kuvo.

Cette annonce semble une déclinaison de la précédente mais uno ne rime que maladroitement avec kuvo et le 1 ne ressemble pas à un seau, à moins que l’on puisse voir dans le chiffre un personnage assis à côté d’un seau. Nous n’avons pas eu d’explications pour cette annonce.

De 62 à 67, nous n’avons enregistré aucune annonce.

68.  Sesenta i otcho, se asentó kon el doktor para bivir sano.

L’annonce concerne encore l’homophonie s’asenta, sesenta… et décline la plaisanterie au fil des nombres rapportés à l’âge des gens : A 68 ans, il faut s’asseoir ou s’installer avec un docteur si l’on veut rester en bonne santé et prolonger ses jours. Le procédé poétique est moins pauvre si le nombre est dit en italien : otto rime mieux avec doktor ou, encore mieux dottore, en italien.

69. Sesenta i mueve es : d'arriva i d'abacho.

Le nombre 69 peut être lu par en bas comme par en haut ainsi que le signale Ester Molho.  Il ya également un jeu de mots : l’expression judéo-espagnole d’arriva i d’abacho, ‘d’en haut et d’en bas’ signifie également ‘(se vider) par en haut et par en bas (coliques et vomissements)’, et, bien évidemment, l’expression comme le nombre peuvent aussi avoir la lecture obscène dont on a vu qu’elle était privilégiée lors des jeux de tombola entre hommes.

70a. Setenta, se aterkó i no s'alevantó.

70b. Yetmiş, işi bitmiş

Nous avons ici encore une fois une annonce en judéo-espagnol et une autre en turc, qui semble propre aux hommes. 70a continue sur la lancée du jeu de mots sesenta / s’asenta et l’idée de la dégradation progressive de la santé due à l’âge, ou de la faillite et de la ruine. Si l’on était assis à soixante ans on est couché à soixante-dix, aterkarse a une connotation très péjorative et connote la déchéance (Nehama 1977 : 66).  La lecture de 70b est équivoque : ‘le travail est fini’, ou bien ‘ça ne marche plus’. Le commentaire de Jak Molho est « A soixante-dix ans, c’est fini ! » et, compte-tenu de l’usage obscène du turc dans la tombola, peut concerner une plaisanterie entre hommes. Cependant le 70b n’est rien d’autre que la citation d’un proverbe turc Yaşı yetmiş işi bitmiş ‘A l’âge de 70 ans, tout est fini, on ne peut plus rien entreprendre’ (E.K. Eyüboğlu 1973 : I, 240 / 28).

71. Setenta i uno es, la baltá kon el klavo.

L’annonce est ici fondée sur l’aspect graphique du nombre, le 7 ressemble à une hache (terme emprunté au turc, balta) et le 1 à un clou.

De 72 à 76, nous n’avons pas enregistré d’annonce.

77a. Setenta i syete es, dos patchás  de komadre.

77b. Las dos patchás de la komadre.

77c. Dos patchás de gameyo.

Comme pour l’annonce de 7 (cf. supra), le dessin du nombre est en jeu, en 70a et b, ‘les deux jambes de la commère’, ou ‘de la sage-femme’. L’allusion est à la fois raisonnablement licencieuse et plaisante pour un public féminin, parler des jambes des dames est déjà osé. La sage-femme court de maison en maison, ce qui est assez mal vu pour les maîtresses de maison qui doivent rester chez elles. On voit (77c) que Klara Emmanuel, plus prude, préfère parler de ‘pattes de chameau’ plutôt que de ‘jambes de commères’. A moins qu’il ne s’agisse d’une revanche féminine : si la komadre est un personnage féminin populaire souvent moqué, gameyo est une insulte s’adressant à un homme brutal ou grossier, ce que laisse entendre l’allusion à un chameau à deux pattes.

78.  Setenta i otcho : se aterkó kon el doktor para bivir sano.

L’annonce est la même à peu près que celle de 68 à la différence près que l’on a changé de verbe et que s’aterkó a remplacé s’asentó, un degré plus bas dans la déchéance physique.

79. n’a pas d’annonce.

80. Otchenta es, la vavá kontchenta

L’annonce qui signifie ‘la grand-mère enceinte’ joue sur l’homophonie entre otchenta ‘quatre-vingt’ et l’italien macaronique kontchenta,  formé à partir de incinta ‘enceinte’ et concetto ‘conception’. Il est à noter que dans cette plaisanterie irrévérencieuse pour une vieille dame, c’est le mot vavá (emprunté au grec) et non nona ou gran-mamá (termes plus respectueux) qui est employé, comme dans d’autres cas semblables. Il fait pendant au numéro 90, el papú (cf. infra).

De 81 à 87 nous n’avons pas enregistré d’annonce.

88a. Otchenta i otcho, dos tinajikas de bombón ke no tyenen ni kulo ni tapón.

88b. Dos bizkotchikos, dos antojikos, otchenta i otcho.

L’annonce 88b reprend l’annonce 8 (otcho, bizkotcho), mais la rime disparaît à cause du diminutif  et l’annonce joue cette fois sur le dessin des deux chiffres : ‘deux petits biscuits, deux petites lunettes’. Le 88a joue lui aussi sur le dessin mais avec plus de précision : ‘deux petites cruches de bonbons –ou bonbonnières- qui n’ont ni cul ni bouchon’. En effet le 8 n’a ni haut (couvercle, bouchon), ni bas (cul). Tinaja étant un mot ancien signifiant ‘cruche’ ou désignant une grande jarre de terre dans laquelle on stockait l’eau à boire, on ne comprend pas bien l’association qui est faite avec des bonbons.  Il semble cependant qu’il faille chercher la solution du côté d’une énigme espagnole du XVIIe siècle, consignée par Gonzalo Correas dans son Vocabulario de refranes de 1627 où l’on peut lire : tinajita de zombodombón, que no tiene boca ni tapón (Correas 2000 : 774 / 312)[26] qui a l’œuf comme solution de l’énigme. G. Correas précise qu’il s’agit de formulations enfantines et que zombodombón est une invention fondée sur le son, une onomatopée. En effet elle imite le bruit d’une cruche creuse ou d’une calebasse (potiron ou courge) que l’on frappe. On est là face à un énoncé d’énigme ancien, réinvesti dans un nouveau corpus et réanalysé de façon à donner du sens au terme inventé bombón, en lieu et place de zombodombón. La bouche de la jarre, en haut, faisant double emploi avec le bouchon est remplacée par la base ou cul de jarre, en bas.

89. n’a pas d’annonce.

90a. El noventa ez : el papú, noventaaa.

90b. Noventa, el gran-papá.

90c. Papú kagí.

Le numéro 90 marque la fin des numéros de la tombola  ou ‘le fond’ : el dip de la tombolá, dit M. Molho. Si la grand-mère est la vavá (cf. supra n° 80), il est juste que le grand-père soit el papú, terme emprunté au grec lui aussi et lui aussi marqué de façon légèrement péjorative, condescendante ou simplement plaisante. On voit d’ailleurs la très douce Mme Ester Danon préférer el gran-papá, plus respectueux, pour le n° 90, dont elle hésite à se moquer, alors que l’annonce 90c, communiquée par H. V. Sephiha insiste sur le côté péjoratif et familier.

D’autres annonces particulières en italien ou en judéo-espagnol ponctuaient la tombola : lorsqu’une série était terminée on annonçait par exemple « Eccola ! », ‘et voilà’ (M. Molho), ou basta sirá ‘la rangée est finie’ (H. V. Sephiha) et on contrôlait les cartons[27].

Conclusions

La tombola apparaît comme un jeu populaire, qui subvertit les conventions (observance de la religion, bonne éducation, politesse et respect des hommes envers les femmes, pudeur et soumission des femmes envers les hommes, respect des élites communautaires et religieuses), que l’on y joue entre hommes, avec le turc fonctionnant comme un argot de joueurs et un argot sexuel, ou que l’on y joue en famille et en société dans son quartier. On y moque le français et l’italien des élites communautaires, on y brocarde les rabbins et les notables, on y exprime une revanche sans nuances envers les autres groupes, comme on le fait dans les konsejikas et dans les kantikas par lesquelles on chansonnait (asentar kantika) les gens du quartier. On bouscule un peu les convenances et l’on rit en s’adonnant à ce que les moralistes de ce temps fustigent comme « des passe-temps futiles ».

Du point de vue de la forme, ce corpus confirme ce que l’on sait déjà sur la distribution des langues en famille et en société : le judéo-espagnol est la langue partagée de référence, il est ici neutre ; le turc est la langue des hommes et du travail, celle de l’argot des bas-fonds et ses double-sens sont, en principe, ignorés des femmes ; le français est la langue des élites communautaires, de la bourgeoisie et il est connoté, comme l’italien, de snobisme et de préciosité ;  l’hébreu, en dehors des références religieuses, peut servir aux hommes à crypter des remarques licencieuses qui ne seront pas comprises des femmes (Bunis 1982; Harris 1982, 1994). Il montre enfin à quel point le multilinguisme affiché et le jeu sur les langues font partie de l’identité de cette génération d’entre les deux guerres (Varol : 1990, 1992).

Le corpus des annonces met également en évidence le goût pour les jeux de mots et les déformations plaisantes de termes que Max Leopold Wagner avait déjà remarqué à Istanbul (1930) que David Bunis trouve dans les chroniques des journaux de Salonique (1999 : 162 – 166) et qui abondent dans la presse humoristique (Gw. Collin : 2002) ainsi que les plaisanteries à double sens, les devinettes, les parodies[28].

Il se manifeste dans le jeu cette sociabilité qui tisse les liens entre les gens du quartier juif : les annonces sont adaptées aux personnes présentes, aux commerçants du quartier, à ses notables et ses rabbins. Les tensions sociales s’y expriment et s’y résolvent par l’apostrophe et la parole en judéo-espagnol, espace de créativité et de liberté du groupe.

Mais ce qui nous intéresse et nous trouble le plus est certainement la permanence dans la culture orale d’une polarisation très ancienne contre la culture religieuse chrétienne, un héritage converso en quelque sorte, en lien direct avec l’Espagne d’avant l’expulsion. Ce n’est pas le seul cas relevé dans la culture judéo-espagnole, mais quand bien même il le serait, la survivance de ce trait en terre d’Islam où le christianisme ne constitue pas un enjeu de pouvoir, après une aussi longue présence, semble confirmer que l’on a bien là une composante forte de l’identité judéo-espagnole.

 

Marie-Christine Varol

Dept. Etudes Hébraïques et Juives & CERMOM

INALCO (Langues O’) - Paris

CNRS / UMR 8099 Langues, Musiques, Sociétés

 

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[1] Article paru dans Neue Romania, 37, Judenspanisch XI, Berlin, 2007, pp. 129-155.

[2] Nos informateurs principaux pour ce jeu ont été Mr et Mme Jak et Ester Molho, M. et Mme Marko et Ester Danon, M. et Mme Roza Avidor, M.  Alber Eskenazi, d’Istanbul (Balat).

[3] Prononcé comme en italien. En judéo-espagnol on dirait se ampesa.

[4] Notons cependant qu’un jeu de loterie avec des numéros chantés el quinto existe en Catalogne où il est encore pratiqué dans les petites villes. En espagnol  el quinterno o la quinterna désigne une loterie ancienne avec des cartons. El quintador est celui qui tire au sort.

[5] Mme Gentille Behar déclare : Tombola djuguávamos las notches de alhad en kaza, en famiya, mais Mme Sara Elmaz : Tómbola djuguavan los ombres, las mujeres no. Elles ont à peu près le même âge et habitaient le même quartier mais n’étaient pas du même milieu, plutôt aisé pour la première et modeste pour la seconde.

[6] Littéralement « embrassez-le moi ! ».

[7] Le texte figure dans la plupart des recueils de chants judéo-espagnols avec de légères variantes, nous nous appuyons ici sur des relevés faits à Istanbul en situation.

[8] Cf. supra. Il est difficile de savoir si cette réplique à l’annonce est ou non une variante possible.

[9] Il faut comprendre l’expression judéo-espagnole en kodredo comme ‘porté sur le dos, les deux mains attachées par devant (comme un agneau)’ ; il précise l’un derrière l’autre.

[10] L’insécurité linguistique des locuteurs était grande au moment des entretiens dans les années 80, et la connaissance du français (« barbe »), comme celle de l’espagnol moderne (où les lettres b/v  sont prononcées [ƀ]), peuvent entraîner une hypercorrection  en situation d’entretien. Il peut également s’agir d’une italianisation.

[11] La pará équivalait à un 1/40 de kuruş (ou piastre, groch en judéo-espagnol), le kuruş équivalent à 1/100 de Livre turque ou lira. De là vient l’expression turque beş pará etmez, ‘ça ne fait pas cinq paras’ qui signifie ‘ça ne vaut rien’. L’expression est spontanément citée par M. Molho en commentaire à l’annonce.

[12] Cf. supra, Syete diyas kon chabad, onze ermanos sin Yosef.

[13] Du turc hakâret, ‘injure, insulte’.

[14] Du turc kayıkçılar, 'les bateliers', topçular, 'les canonniers', arabacılar, 'les charretiers ou voituriers'. L’ensemble fait référence à une nomenclature administrative de l’Empire ottoman.

[15] J. M. : Onbire damga, akel tyempo aviya una ley entendites...

     S. V. : No, meter damga a uno es... Le... tacher, le...

     J. M. : Si onbire ez en esto, yirmibire lo vaz a dechar. Onbire es damga i yirmibire hakâret. And'estamos? En el onze no?

[16] Du turc yaz, yazıcı, écris, commis aux écritures’. Yazidjí est employé également en judéo-espagnol pour désigner quelqu’un qui note les comptes auprès des commerçants.

[17] Il se trouve aussi que les noms de Mishon et Avram peuvent renvoyer à deux personnages importants du quartier de Balat. Si l’on en croit Eli Shaul, ancien habitant du quartier de Balat, qui recueille dans son livre  (1994) des matériaux folkloriques et des souvenirs, Mishon Ventura et Avraam Shaul (père de l’auteur), étaient deux élèves de l’école juive de Kamondo (fondée par ce banquier en 1862, à Hasköy, en face de Balat sur la Corne d’Or ) dont les espiègleries sont entrées dans le folklore d’Istanbul. Ce sont aussi deux notables, puisque Mishon Ventura devint député au parlement turc en 1920 et Avram Shaul directeur de l’hôpital juif présida la communauté juive de Balat, jusqu’à sa mort en 1949 (E. Shaul 1994 : 147 notes 4 & 5).

[18] M. Molho nous a fait remarquer que dans la plupart des cas les termes turcs avaient un double sens, le premier innocent, le second vulgaire ou obscène, seul connu des hommes, en principe. D’une manière générale le turc est plutôt la langue des hommes et du travail et le français est plutôt la langue des femmes et de la bonne société. En turc, les hommes pouvaient donc se permettre des plaisanteries osées et les dames faire semblant de ne pas comprendre. Ces formulations recoupent en partie ce que dit Mme Elmaz sur le fait que la tombola était un jeu masculin.

[19] Pour plus de détails sur ce point on se reportera à notre article « La vision de l’Autre chez les Juifs de Balat : Les Arméniens » (Varol 1998).

[20] En Turc ce sont des onomatopées imitant des craquements du bois, çat et pat, qui donnent les verbes çatlamak, ‘se fendre’, et patlamak, ‘exploser’ qui sont repris en judéo-espagnol : tchatladearpatladear, ‘faire crever ou exploser’. ‘briser’ et

[21] De manière générale les Judéo-Espagnols (comme les Turcs) sont très sensibles aux particularités articulatoires du français. L’articulation du judéo-espagnol (langue à faible tension articulatoire) requiert, contrairement au français, une faible contraction des muscles du visage. La tension articulatoire nécessaire à la compréhension du français est ressenti comme un ensemble de grimaces disgracieuses et de simagrées.

[22] Ainsi en va-t-il de asentado ke te vea ! ‘que je te voie assis = en deuil ou ruiné’ ou asentado en syete, ‘assis en sept = assis pendant la shivá, les sept premiers jours du deuil’ et s’asentó , ‘il a fait faillite’.

[23] Voici très exactement les explications qui nous sont données et l’échange linguistique en français, turc et judéo-espagnol est ici important :

S. Varol : Tu connais, le jeu 21, 31,... 

J. Molho :  Il y a le 21 et le 31, n’est-ce pas? En ayant le 31 en mains on ne tire plus de cartes, on est servi (...). Quand on avait un 10 et un as, ça te faisait 21, n’est-ce pas? Bir daha, et encore un dix, 31 (...). La banque te demandait (...) si tu avais besoin de cartes encore, non, otuzbir, tu ouvrais les cartes parce que (...) automatiquement quand on a le 31, otuzbirim var çekemem. Ay ke lo toman en esta expression, i ay ke lo toman en la otra expression.

 M. C. Varol : Hmm hmm?

S. V:        Sí...

J. M :      [à S. V.] Ya m'entendites, la otra expression?

S. V. :      Sí, sí, tamam!.

J. M. :     Ah! Bravo! I el... La más parte, el noventa i mueve por syen era en la otra expression, kuando se djuguava entre ombres. Esto se lo vaz a eksplikar, ya es tadre.[rires].

[24]  Quand il n’y avait rien de particulier qui venait à l’esprit du ‘tireur de tombola’, il chantait les numéros en italien (cf. supra).

[25] A moins que l’on veuille le détailler en kara, noir en turc qui formerait un jeu de mots avec ‘kaká’  ou  kaka qui veut dire ‘méfait, action honteuse’ et aussi ‘blablabla, des bêtises’, par imitation du verbe ‘caqueter’, quasi-homophone : kakarear. Une dame dit ainsi parlant de voisines cancannières : kaka kaka ke kontavan, avec encore une allitération en k.

[26] On trouve également la formulation calabaza de zombodombón, no tiene boca ni tapón (Correas 2000 : 149 / 174). Les éditeurs font remarquer que ces deux textes figurent aussi à l’entrée 1446 dans le corpus de Margit Frenk  (1987).

[27] Cf. corpus Varol (1992) : J. M. :  Entre tyempo saltavan, « eccola ! », ke es ya intchiyan una seriya en la plaka... i se kontrolava.

[28] Sur l’humour interlinguistique et les jeux de mots dans les proverbes voir Sephiha (1990 a & b) ; sur les devinettes voir Armistead  & Silverman (1983 ; 1998), Alexander (2007), Bunis (1999 : 165) ; sur les déformations de termes cf. également Harris (1994) ; sur les jeux de mots, Varol (1992 : III) ; sur les chansonnettes et parodies Varol (1987, 1998) et Bunis  (1999 : 181 – 184); sur les histoires drôles à thème linguistique, Varol (1990).


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