La communauté juive de Salonique au premier Age d'Or

par Richard Ayoun

 

Salonique ou Thessalonique est une ville de Grèce en Macédoine au fond du golfe Thermaïque au débouché de la vallée de l’Axios. Il s’agit de la métropole économique et culturelle de la Grèce du Nord. La présence des Juifs à Thessalonique remonte à l’Antiquité.


L’histoire des Juifs à Salonique est particulière si on la compare à celles d’autres communautés. À l’ordinaire, les Juifs sont une minorité plus ou moins marginale. Au cours de l’histoire salonicienne, ils ont été souvent majoritaires dans les différentes couches de cette société cosmopolite où les habitants étaient d’ethnies et de religions diverses. En effet, comme dans plusieurs ports de la méditerranée orientale, on trouve, à partir des temps modernes, outre les Juifs, des Arméniens, des Tsiganes, des Slaves, des Grecs et des Turcs.

L’installation des Juifs à Salonique se fait, en plusieurs étapes et arrivent après l’exode de 1492, 1ère, les expulsés de la province espagnole de Sicile en 1493, 2ème, du Portugal, 3ème, de Provence en 1501, 4ème, des exilés de toutes les régions d’Italie et de la Côte Barbaresque. Le Portugal, particulièrement, envoie des contingents successifs de familles et de petits groupes. À partir de 1506, les Cryto-juifs de ce pays arrivent dans un flot continu après un «pogrome» à Lisbonne. Cette année-là, 1506 a donné le signal d’un grand exode qui s’accentue à partir de 1536, avec la mise en place d’un tribunal du Saint-Office. Cette évacuation clandestine continue sporadiquement durant plusieurs générations jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Après avoir atteint la Turquie, ces Crypto-juifs reviennent ouvertement à la foi de leurs pères et échangent leurs noms espagnols pour leurs équivalents en hébreu : ainsi Serrano devient Harrari, Paz, Chalom... Ces immigrants créent une grande richesse entre 1536 et le début du XVIIe siècle qu’on qualifie de premier âge d’or de Salonique. Ce premier âge d’or de Salonique repose sur deux grands développements, l’un culturel et l’autre économique.

L’ASPECT ÉCONOMIQUE.


L’âge d’or sur le plan économique coïncide avec l’arrivée à Salonique à la suite de l’activité de l’Inquisition portugaise de nombreux fugitifs du Portugal, accoutumés à brasser de grandes affaires. Cet âge d’or prend fin avec le développement des communautés d’Amsterdam puis de Livourne au-delà du XVIe siècle qui enraye le courant  migratoire jusque là vers la Turquie et Salonique. Les exilés de la Péninsule Ibérique trouvent la situation en Turquie, extrêmement favorable pour continuer à exercer leurs métiers et occupations. Ils avaient à leur disposition un vaste capital d’informations théoriques et techniques pour toutes les questions liées à la production et au commerce. Ils arrivent précisément au bon moment pour consolider les conquêtes des Ottomans. Durant deux siècles, ils jouent un rôle majeur dans les provinces qui sont sous la domination ottomane. Ils approvisionnent l’armée impériale en artillerie lourde, en différents types d’armes à feu et en poudre à canon. Ils frappent des pièces de monnaie avec différentes dénominations et les mettent en circulation sans restriction puisque aucune loi ne l’interdit. Les Juifs siciliens, sont des experts dans l’art du tissage et développent cette branche de l’industrie qui doit fournir aux Séfarades de l’Empire turc et à Salonique leur plus grande source de richesse. Parmi eux, aussi, il y a des charpentiers et des forgerons. Ils possèdent alors, également le secret de la fabrication d’ustensiles vernis hautement prisés connus comme les «oyas de Mesina», c’est-à-dire les céramiques de Messine). Cependant, avant tout, il s’agit de tisserands et de teinturiers. Les métiers à tisser fonctionnent sans discontinuer et produisent de vastes quantités de tapis, de draps1 et de couvertures qui sont commercialisés en Orient et ont également des débouchés lucratifs par exemple en Italie, en Provence et ailleurs...

Les manufactures saloniciennes sont bien outillées, leurs draps fabriqués concurrencent ceux des autres établissements européens réputés. Leur importance est telle et le personnel employé si nombreux que les tribunaux rabbiniques en fixent les différentes modalités de travail, de salaire ou de vente...2. Parmi les Juifs saloniciens certains se sont occupés de culture, d’agriculture et de l’élevage des animaux domestiques. Les Turcs étant musulmans, ils ne devaient boire ni vin ni alcool, d’où le fait que les Juifs saloniciens développent la culture de la vigne et s’occupent de la fabrication du vin et de la distillation de l’alcool. Le Raki qu’ils fabriquaient était renommé dans toute la Turquie. Pendant ce premier âge d’or, les Juifs saloniciens monopolisent le commerce interne et s’emparent de presque tout le commerce avec l’étranger. Ils ont un réseau d’affaires dans tout le pays et dans toutes les grandes villes d’Europe. Un commerce intense se développe entre Salonique et les ports d’Asie Mineure, d’Égypte, des îles Ioniennes, de Crête, du Péloponnèse et de Chalcis. Leur influence s’étend au Danube et au-delà, à la Hongrie, à la Moldavie et à la Pologne. Les marchands de Salonique et leurs correspondants dans les divers centres commerciaux d’Orient établissent leurs propres représentants et mandataires, dans chaque port important de l’Adriatique. De Raguse, Salonique reçoit des caravanes chargées essentiellement de céréales, de peaux non tannées, de miel, de cire..., les produits de laDalmatie et des provinces environnantes. Ancône envoie des textiles très fins et reçoit en échange notamment du blé et du cuir...



Le commerce local est extrêmement actif. Une grande partie de la ville est occupée par des boutiques, des ateliers et des entrepôts. Les marchands sont regroupés selon leurs professions. La « corporation » la plus importante est installée, au nord-ouest de la ville, elle est vouée aux céréales et aux autres productions agricoles. La rue principale regroupe toutes les boutiques de textiles et de vêtements, alors que les produits pharmaceutiques, les épices et autres importations de l’étranger sont concentrées dans une zone à part, dans le centre du quartier résidentiel. Grâce aux Juifs, les taxes, les droits de douane et les contributions indirectes ont des bases solides. Lors du chabbat et des congés religieux juifs, tous les échanges cessent et la douane ne fonctionne pas.

C’est donc avec raison que le poète Samuel Usque, en 1552 glorifie Salonique en ces termes : « C’est la mère d’Israël qui s’est affermie sur les bases de la religion, qui produit des plantes excellentes et des arbres fruitiers, comme il n’y en a pas de pareils dans le monde entier. Les fruits sont délicieux, parce que des rivières l’arrosent. Les Juifs de l’Europe et d’autres pays, persécutés et bannis, y sont venus chercher un abri, et cette ville les a reçus avec amour et cordialité, comme si elle était notre respectable mère Jérusalem »3.

L’ASPECT CULTUREL

Le second aspect de ce premier âge d’or montre l’intense vie culturelle de Salonique qui rivalise, dans ce domaine, avec Istanbul et Safed4. Les Juifs saloniciens accordent la prépondérance à leurs élites rabbiniques sur les rabbins éminents de l’époque d’où la comparaison de Salonique par Samuel Ben Moïse de Médina (Maharachdam, 1506-1589) par rapport aux communautés de Terre Sainte5. En effet, Salonique a attiré les plus grands esprits du Judaïsme péninsulaire, ils ont développé les écoles religieuses, soutenues par des donateurs très actifs. Le Talmud Torah de Salonique, fondé en 1520 va exister jusqu’en 19436. En plus des études juives, l’enseignement en hébreu comprenait les humanités latine et arabe, la médecine, l’astronomie et les sciences naturelles. Tous les enfants fréquentent le Talmud Torah, cela permet à la communauté salonicienne de ne pas avoir d’analphabètes. Cette école permet la diminution des distinctions régionales avec les contacts sociaux, les amitiés de voisinage, les collaborations d’affaires et les alliances matrimoniales. Les instances communautaires s’y réunissent dans cet établissement d’une part pour élaborer les ordonnances régissant la vie économique, culturelle et religieuse et d’autre part pour prononcer des prières de pénitence lors des épidémies.
 
Sur les premiers statuts dont la base était les règlements des communautés espagnoles dont celui de Valladolid de 1432, d’autres viennent se greffer, à mesure que le besoin s’en fait sentir et ils acquièrent ainsi force de loi, même pour les villes avoisinantes et administrativement dépendantes de Salonique7. Certaines personnes sans autorité s’arrogeaient le droit d’établir des ordonnances, menaçant de mise au ban de la communauté, ceux qui les transgressaient. Pour enrayer ces usurpations du pouvoir législatif, les rabbins promulguent le statut n° 1, qui punit d’anathème ces abus, et ils arrêtent que, à partir du jeudi 15 Kislev 5326 c’est-à-dire 1565, la date de cette ordonnance, aucun règlement n’aurait force de loi que s’il était signé par la majorité des rabbins dirigeant les synagogues, sauf les statuts particuliers à chaque temple, qui avait le droit de les établir pour son administration intérieure avec le consentement exclusif de ses propres membres8.

Il est à remarquer que dans la première moitié du XVIe
siècle, chaque groupe régional, d’Aragon, de Catalogne, de Tolède, du Portugal, de Sicile ou «d’Italie»... a son propre chef spirituel élu par une assemblée d’importants membres de la communauté ; chacun a aussi 1ère ses propres instructions religieuses, culturelles et charitables, 2ème sa propre guilde d’enterrement, 3ème son lieu de culte où les offices sont célébrés selon le rituel traditionnel de sa région particulière, 4ème son école, 5ème souvent son séminaire, 6ème son tribunal...

Le rabbin joue un rôle essentiel dans la vie de la
communauté, car il en est l’âme. Il doit avoir une large et minutieuse connaissance de la Bible et de la loi talmudique, ainsi que des qualités personnelles comme la fermeté, la prévoyance et du bon sens. Les responsabilités du dirigeant spirituel sont énormes : il doit enseigner, prêcher, légiférer, juger, et arbitrer quand des disputes s’élèvent parmi ses ouailles ; il doit proclamer et confirmer les droits de préemption et de priorité ; il ouvre des débats, il traite les litiges commerciaux, il préserve et il protège les intérêts investis au regard des privilèges confirmés par les droits de préemption ; il doit guider, conseiller et consoler ; il doit administrer les finances de la communauté et il doit remplir les fonctions de gardien et de notaire.

Les grands chefs spirituels de Salonique sont à cette
époque le rabbin Joseph Taitaçac (Taitazak) qui quitte l’Espagne en 1492 pour s’installer à Salonique où il est rapidement reconnu comme le plus grand talmudiste de son temps, même Joseph Caro le considère comme une grande autorité9. Ses meilleurs élèves sont Isaac ben Samuel Adarbi (1510 ? - 1584 ?)10 et Samuel ben Moïse de Médina (1506-1589).

Une Académie littéraire est fondée vers 1570 par Guedalia Yahia, Elle réunit des humanistes, des poètes et des musiciens, et elle correspond avec d’autres cercles littéraires de l’Empire Ottoman. A Salonique sont publiés de nombreux ouvrages religieux : des rituels, des livres de décisions rabbiniques et des sections du Talmud grâce aux premières presses importées par les émigrants ou grâce à celles que Don Juda Guedalia réclame au Portugal à son associé et à son collaborateur resté là-bas, Elieser Toledano, qui les lui envoie en 1510.
 
Au moment où l’imprimerie se développe en Europe, les Juifs de Salonique en ont déjà la pratique. En 1515, un voyageur français qui est allé en Turquie écrit dans son livre de voyage : « Les Juifs [en Turquie] qui ont été chassés d’Espagne ou du Portugal ont si bien augmenté leur judaïsme en Turquie, qu’ils ont presque traduit toutes sortes de livres en langue hébraïque... Ils impriment aussi en italien, espagnol, latin, grec et allemand, mais ils n’impriment point en turc ni en arabe : car il ne leur est pas permis d’imprimer dans ces langues.
Les Juifs qui sont en
Turquie, savent ordinairement parler quatre ou cinq langues, dont il y a plusieurs qui savent parler dix ou douze langues»11.


Ce développement culturel de la communauté salonicienne est dû essentiellement au développement économique de Salonique basé sur l’industrie textile. Les matières premières nécessaires à la fabrication des tissus notamment la laine de mouton et de chèvre proviennent de la Macédoine. D’ailleurs le port de Salonique est un passage obligé pour le commerce entre Venise et les Balkans. Des hommes d’initiative ont organisé la communauté, ils l’ont dotée de cadres, d’institutions, de codes, de règlements sociaux, industriels, commerciaux et culturels.

Avant la guerre de 1940-45, la population juive de Grèce comptait 77000 personnes. Après 1945, il a été recensé 11000 survivants. La proportion des déportés de Grèce par rapport à l’ensemble de la population juive du pays est supérieure à celle de la Pologne. Aujourd'hui la communauté juive vivant en Grèce est de 2000 personnes à Athènes et 1000 à Salonique.
 
Notes

1. Voir Gilles VEINSTEIN, «Sur la draperie juive de Salonique (XVIe - XVIIIe siècles)», Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée, Aix-en-Provence, n° 66, pp. 55-62.

2. Voir I. S. EMMANUEL, Histoire des Israélites de Salonique, tome 1 (140 av. J.-C. à 1640) contenant un supplément sur l’histoire de l’industrie des tissus des Israélites de Salonique, Thonon-Paris, 1935-1936, 304 p. + 67 p.

3. Samuel USQUE, Consolaçam as tribulaçoens de Israel, édité par J. Mendes dos Remedios, 1906-1908, III, n° 34.

4. Richard AYOUN, «Les Juifs de Safed du XVIe au XVIIIe siècle», Tsafon, Revue d’études juives du Nord, Lille, pp. 15-87, pp. 19-68.

5. Morris S. GOODBLATT, Jewish Life in Turkey in the XVIth Century, as Reflected in the legal Writings of Samuel de Medina, New York, Jewish Theological Seminary of America, J 712, 1952, XIV + 240 p.

6. A.S. AMARILLO, « La Hevrat Talmud Torah Hagadol de Salonique » (en hébreu), Sefunot, t. 13, 1971-1978, pp. 273-308.

7. Abraham DANON, «La communauté juive de Salonique au XVIe siècle», Revue des Études Juives, 1900, t. 40, pp. 206-230, t. 41, pp. 98-117, pp. 250-265, t. 40, p. 211.

8. Eliezer BASHAN, «La position des rabbins de Salonique aux XVIe- XVIIIe siècle confrontés à l’autorité de la minorité possédante, et leurs décisions communautaires» (en hébreu) dans l’Orient à l’Occident, t. II, 1980, pp. 27-52.

9. R. J. Zwi WERBLOWSKY, Joseph Karo, Lawyer and Mystic, Philadelphie, 1980, 320 p., pp. 13, 14, 90, 97-98, 99, 118-119,145, 177, 264, 274. Méir BENAYAHU, «Les Ascamot sur Hezqat Hahazerot, Habbatim vehahanuyot à Salonique et les décisions juridiques de R. Yosef Taitazaq et ses contemporains», (en hébreu), Michael, Tel-Aviv, t. IX, 1985, pp.55-146.

10. M.S.GOODBLATT,Jewish Life...op.cit.,1952,18, passim

11. P. BELON DU MANS, Les observations de plusieurs singularités.et choses mémorables trouvés en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays, 3 livres, Paris, G. Cavellat, 1555, XII-212 ff., 3e livre, chapitre XIII, des Juifs habitant en Turquie, ff. 181-183, f. 181.

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