Les Juifs de Smyrne à l'époque de Sabbetaï Tsevi.

Par le Professeur Henri Nahum



Henri Nahum, ici entre Vital Eliakim à gauche et Jean Carasso à droite, a été professeur de médecine, en charge d'un service hospitalier à l'Assistance Publique. Il a également soutenu une thèse d'Histoire à la Sorbonne et publié une histoire des Juifs de Smyrne.

Il y a des Juifs à Smyrne depuis l’Antiquité. A l’époque byzantine, ils forment une petite communauté hellénophone de quelques centaines de personnes. Après 1492, c’est vers Constantinople et Salonique que se sont orientés les Juifs ibériques. En Asie Mineure, c’est dans les villes de l’intérieur, Magnésie, Urla, qu’ils s’installent et non à Smyrne. Les Juifs de Smyrne ne participent donc pas à la symbiose qui, au XVIème siècle, s’est installée entre Turcs et Juifs, les uns chargés de la défense et de l’administration de l’Empire, les autres apportant leur savoir-faire artisanal, leur connaissance des langues européennes et leurs réseaux avec le monde occidental.

La situation s’inverse au XVIIème siècle. Les Juifs de Constantinople ont été supplantés
dans leur rôle d’intermédiaires par les Grecs et les Arméniens. A Smyrne, en revanche, la communauté juive est devenue relativement nombreuse. Chassés par l’insécurité politique, attirés par la prospérité du port, les Juifs des villes de l’intérieur sont venus s’installer à Smyrne. S’y sont joints des Juifs de Salonique où sévit une crise du textile, des Marranes ibériques chassés par l’Inquisition et des Juifs livournais qui commercent avec la Méditerranée orientale.

Le XVIIème siècle est donc, pour les Juifs smyrniotes, une période de prospérité économique et d’épanouissement intellectuel. C’est à cette époque que survient le phénomène sabbataïque. Il est favorisé par l’ambiance mystique qui imprègne toute l’Europe, par l’influence de la kabbale née quelques décennies auparavant à Safed, par le traumatisme causé à toutes les communautés juives par les massacres de Chmielnicki en Pologne.

Un jeune rabbin se proclame le Messie.

Voici qu’un jeune rabbin smyrniote, né le 9 av 5386 (1626) se déclare, en 1648, le Messie et prononce les quatre lettres du nom sacré de Dieu que seul, à l’époque du Temple, le Grand Prêtre avait le droit de prononcer. C’est justement cette année là, 1648, que d’après la kabbale, doit apparaître le Messie tant attendu. Plusieurs coïncidences sont troublantes : une éclipse de soleil a été observée, celui qui se proclame le Messie est né le jour anniversaire de la destruction du Temple, enfin, en donnant - comme le veut la kabbale - la valeur chiffrée des lettres hébraïques au nom de Sabbetaï Sevi, c’est le nom de Dieu que l’on obtient.


Excommunié, Sabbetaï quitte Smyrne, parcourt tout l’Empire ottoman, épouse la Tora à Salonique et, arrivé à Jérusalem, se proclame solennellement le Messie. Des disciples le rejoignent. Venues de tout l’Orient, mais aussi d’Occident, des foules enthousiastes viennent le contempler. Les Juifs se livrent à des exercices de mortification pour se purifier, abandonnent leurs affaires, vendent tous leurs biens. Sabbetaï modifie les prières, change les jours de deuil en jours de liesse. « Vous transformerez vos jours de tristesse en jours de lumière » proclame- t-il. Mieux même, il se veut le roi du monde et partage son « empire » entre ses frères et ses disciples.

Désordre social et menace politique finissent par inquiéter le pouvoir ottoman. Revenu à Smyrne où la communauté juive est profondément divisée, Sabbetaï Sevi est arrêté, enfermé dans une forteresse sur les Dardanelles, déféré devant le sultan. Il est sommé de choisir entre la décapitation et la conversion à l’Islam. Il devient musulman. Beaucoup de ses disciples le suivent.

Les descendants de ces Juifs convertis constituent jusqu’au XXème siècle une communauté particulière, surtout nombreuse à Salonique. On les appelle en turc les Deunmés, en hébreu les Maaminim, en espagnol les Sazanikos, c’est-à-dire les carpillons qui peuvent vivre aussi bien dans l’eau douce que dans l’eau salée. Ils parlent espagnol, ne se mélangent pas aux autres communautés, tiennent secrets leur rites. Ils pratiquent une religion syncrétique, à la fois musulmane et juive.

L'influence du sabbataïsme


Le sabbataïsme aura une influence incontestable sur le judaïsme, en particulier sur le hassidisme polonais et sur le franquisme austro-hongrois. Dans l’Empire ottoman, les Deunmés saloniciens auront une influence importante lors de la révolution jeune-turque. En 1923, lors de l’échange de population décrété par le Traité de Lausanne, ils seront en majorité transférés à Istanbul. A Smyrne, la communauté deunmée a été peu nombreuse et a toujours préféré rester cachée.

Pour en revenir au XVIIème siècle, la crise sabbétaïque a profondément traumatisé la communauté juive.  Des épidémies de peste aggravent son désarroi de même qu’un tremblement de terre qui détruit complètement le quartier juif. La communauté s’est profondément divisée. Le parti sabbétaïque est désorienté par la conversion de celui qu’il pensait être le Messie. Le pouvoir est resté aux mains des rabbins les plus conservateurs, les plus hostiles à toute évolution. Ce sont eux qui sont responsables de l’instruction des enfants et se contentent de leur faire ânonner des versets de la Bible et du Talmud. La démographie est devenue galopante ; les familles sont très nombreuses ; les mariages précoces sont fréquents. L’habitat s’est dégradé : les kortijos à l’espagnole abritent maintenant plusieurs familles, chacune d’entre elles occupant l’une des pièces qui entourent la cour centrale.


Conférence prononcée par le Pr. Henri Nahum le 25 juin 2007 à l'invitation d'Aki Estamos ! Les Amis de la Lettre Sépharade dans le cadre du Festival des Cultures Juives.

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