Les Judéo-espagnols aujourd'hui


Deux grandes communautés judéo-espagnoles organisées subsistent encore aujourd’hui : celle de Turquie forte d’environ 20 000 membres (autour d’Istambul essentiellement) et celle d’Israël. Encore faut-il nuancer cette affirmation : ces deux communautés n’ont plus le judéo-espagnol comme langue première et les jeunes générations le pratique de moins en moins. Dans les autres pays de la diaspora, le judéo-espagnol n’est plus parlé que de manière épisodique par l’ancienne génération. A Paris, les anciens se remémorent la fin du dernier restaurant judéo-espagnol, du dernier rabbin judéo-espagnol, du dernier café… A première vue, aucune relève ne se dessine. Le diagnostic souvent porté sur le yiddish, future langue morte, vaudrait encore plus pour le judéo-espagnol.

Ce constat est toutefois trop court. La prise de conscience de la disparition accélérée d’une culture plurimillénaire a suscité un vif intérêt dès les années 70. Avec Haïm Vidal-Séphiha, l’étude du judéo-espagnol est entrée à l’université.  Des groupes se sont formés pour réinterpréter les chants traditionnels. Des festivals ont choisi de célébrer cette culture. Les contes et proverbes judéo-espagnols ont fait l’objet d’un travail extensif de recueil et de publication grâce notamment à Matilda Coen-Sarrano. De nombreuses publications et associations ont vu le jour dans les années 80 et 90 pour publier l’histoire et regrouper les judéo-espagnols. Des cours de judéo-espagnol sont organisés. Un cercle de discussion sur internet en judéo-espagnol, Ladinokomunita, rencontre un vif succès. Une collection de livres en judéo-espagnol pu voir le jour grâce à l’initiative conjointe de l’Alliance Israélite Universelle et de La Lettre Sépharade de Jean Carasso. Le génocide des judéo-espagnols, longtemps occulté, a été reconnu après un long combat et une stèle en judéo-espagnol à la mémoire des victimes a été inaugurée le 24 mars 2003 à Auschwitz. Les initiatives sont donc nombreuses, mais dispersées. Elles rassemblent ceux qui font retour sur leur jeunesse et ceux qui voudraient renouer le fil perdu de leurs origines. Il leur manque toujours un lieu de ralliement. L’existence des judéo-espagnols, dans les organismes communautaires, reste discrète, marginale, à l’ombre des deux grandes composantes du judaïsme français : les Sépharades d’Afrique du Nord, devenu majoritaire avec le rapatriement des pieds-noirs, et les Ashkénazes. Or l’histoire des « sépharades espagnols » selon le pléonasme utilisé par Elias Canetti pour qualifier sa propre culture, ne peut s’assimiler à  celle de l’un ou à l’autre de ces groupes. Et si le judéo-espagnol venait à se perdre, le monde juif perdrait l’une de ses cultures les plus singulières : non seulement une langue, mais une cuisine, une musique, une façon d’entourer les enfants et la famille, une vision du monde.

Les premiers à avoir pris conscience de ce risque ont été les Espagnols eux-mêmes qui dès l’avant-guerre ont voulu renouer avec ce passé. Les libéraux et les républicains espagnols furent les premiers à qualifier d’erreur tragique l’expulsion de 1492 et à tisser des liens avec les dispersés. A compter de 1924, les exilés qui le désiraient purent obtenir des passeports espagnols. Plus étonnant, Franco parraina en 1941, en pleine guerre mondiale, la création d’un « Institut Arias Montano » consacré à l’étude de ce lointain passé. Dans la foulée, des diplomates espagnols à titre personnel, s’efforcèrent de sauver les judéo-espagnols menacés de déportation. Les juifs titulaires d’un passeport espagnol, encore trop peu nombreux hélas, purent rejoindre par train l’Espagne, depuis la Grèce occupée, et échapper ainsi à la Shoah. Des communautés juives se sont reformées en Espagne à Barcelone et Madrid notamment. Elles se sont particulièrement développées ces vingt dernières années avec l’affermissement de la démocratie espagnole et comptent désormais plus de vingt mille pratiquants. Elles écrivent une nouvelle page du judaïsme ibérique, histoire qui semble toujours prête de s’achever et qui poursuit pourtant son chemin…

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