Le Temps de la Dispersion et de l'Oubli

 
    Portefaix juifs à Salonique


Les communautés judéo-espagnoles de l’Empire Ottoman florissantes jusqu’au milieu du XVIIème siècle, subirent ensuite un déclin marqué. Leur commerce et leur artisanat dans l’Empire subirent la concurrence d’autres communautés plus nombreuses et entreprenantes comme les Grecs ou les Arméniens. Leur déclin suivit celui de l’Espagne et de l’Italie dans les échanges internationaux. Il se continua et même s’accentua avec le recul de l’Empire Ottoman au XIXème siècle. La fidélité à l’Espagne joua contre ces communautés en limitant les échanges avec leur environnement et en favorisant des attitudes de repli. Les judéo-espagnols, si prompts à évoquer leur gloire passée ou présente, oublient que le métier type du juif de l’Empire Ottoman au XIXème siècle fut le colportage. Par ailleurs, les communautés moins importantes de Hollande et d’Europe Centrale furent progressivement absorbées par l’afflux d’immigrés « Allemands » c’est-à-dire de langue Yiddish. Une ville de Pologne comme Zamosc, entièrement peuplée de judéo-espagnols en 1588, est devenue au XIXème siècle une ville de culture ashkénaze par assimilation au milieu environnant. Les communautés d’Italie, d’Angleterre et de France s’assimilèrent à leur nouvelle culture. Au Maghreb, sauf en certains points du Maroc, l’assimilation aux communautés autochtones fut également la règle. La dispersion est donc un premier facteur du déclin des judéo-espagnols. A l’aube du XXème siècle, les judéo-espagnols ne subsistent plus de façon importante que dans les pays Ottomans ou anciennement Ottomans (Balkans, Grèce, Turquie, Egypte).

Au déclin démographique et à la dispersion géographique, s’ajoute le déclin économique et culturel  prolongé. Ce marasme des communautés juives d’Orient est couramment rapporté au XIXème siècle par les visiteurs venus d’Occident. Un groupe de juifs issus de l’intelligentsia libérale française décide en 1860 de fonder l’Alliance Israélite Universelle dont la vocation est la défense des communautés persécutées et leur régénération par la création d’un réseau d’école diffusant un enseignement en français. Cette mission réussit au-delà des espérances de ses fondateurs. Elle francisa progressivement le monde judéo-espagnol dont les jeunes générations regardaient avant tout la France comme le pays des Lumières et de la tolérance.

Avec la désagrégation de l’Empire Ottoman, les judéo-espagnols virent leur statut communautaire durement remis en question. Aux nouvelles nationalités qu’ils pouvaient prendre, certains préfèrent garder la nationalité turque qui leur avait toujours servi de protection. D’autres choisirent l’exil plutôt que d’avoir à prendre parti dans des luttes nationales qui ne les concernaient pas ou d’avoir à faire le choix d’une langue imposée. La situation des juifs de Salonique est la plus compliquée de toute puisqu’en l’espace de vingt ans, ils durent maîtriser au minimum quatre alphabets pour être compris (l’arabe cursif dans lequel s’écrivait le turc, les caractères rachi dans lequel s’écrivait le judéo-espagnol, le grec obligatoire dans l’enseignement à partir de 1912, et les lettres latines pour commercer). Le XXème siècle fut donc le temps d’un nouvel exil : exil qui redoubla les exils antérieurs et prit les traits d’une adhésion profonde aux valeurs occidentales, largement préparée par le travail des professeurs de l’Alliance  Israélite Universelle. Une rupture plus ou moins rapide ou profonde avec le mode de vie communautaire s’en suivit.

Toutefois cette évolution n’aurait pas été aussi violente et aurait peut-être permis une recomposition harmonieuse de la communauté sans le traumatisme de la Shoah. La communauté judéo-espagnole a en effet été l’une des victimes les plus directe du génocide. La communauté de Salonique, la Jérusalem des Judéo-espagnols, qui comptait environ 50 000 juifs avant-guerre a été exterminée à près de 96%. Les communautés de Bosnie, de Macédoine subirent un destin analogue voire plus funeste encore, comme à Skopje, dont aucun juif n’a survécu. Ce traumatisme accéléra le mouvement d’assimilation partout où il était à l’œuvre. En 1957, l’Egypte procéda à l’expulsion de sa communauté juive : l’une des dernières grandes communautés composée en large partie de judéo-espagnols perdait ainsi sa cohésion et ses liens ancestraux. Cette seconde dispersion des judéo-espagnols fut bien plus large que la première : les Etats-Unis (New-York, la Floride, la Californie), le Canada (Montréal, Toronto), l’Argentine, l’Europe (la France, l’Angleterre…) et Israël accueillirent tout au long du XXème siècle des vagues d’immigrés judéo-espagnols.

La rapidité de leur assimilation est remarquable : en l’espace de deux à trois générations, ces immigrés se fondent dans le paysage environnant et perdent tout lien ou presque avec leur culture d’origine. Les causes de cette acculturation sont nombreuses : le souci de promotion sociale qui fait porter les efforts sur la vie professionnelle et l’éducation des enfants est bien sûr à l’œuvre.  Mais il ne peut tout expliquer : le traumatisme de la guerre est un motif bien plus puissant et beaucoup de judéo-espagnols souhaitent offrir à leurs enfants une rupture définitive avec une histoire tragique. Cette rupture a lieu lorsque le principe d’endogamie, strictement respecté jusqu’alors est remis en cause. La continuité des générations n’est plus assurée. Elle est vécue par beaucoup comme une libération par rapport à un mode de vie exclusif, patriarcal, où les mariages étaient arrangés par les familles et où le métier du père s’imposait au fils. Les motifs profonds qui justifiaient la cohésion de la communauté : la nécessité de se rattacher à un groupe pour être reconnu et protégé par les autorités, la justice communautaire, la protection contre l’insécurité économique et politique, toutes ces raisons n’ont plus de raison d’être en Occident. Cette déjudaïsation fut d’autant plus rapide qu’elle était depuis longtemps en germe dans l’histoire des judéo-espagnols : la promotion sociale, l’intégration à l’élite des pays d’accueil a en effet toujours été considérée comme un facteur essentiel à la survie du groupe.

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