Le Temps de l'Exil

Hemdat Israel Synagogue d'Istanbul (1899)

L’expulsion de 1492 fut très douloureuse. Elle est précédée d’un siècle de sanglantes persécutions au cours duquel les grandes villes se vidèrent de leurs juifs qui trouvèrent refuge dans les bourgades de Castille et d’Aragon ou dans un exil au Portugal. De nombreux juifs, forcés ou démoralisés par les pressions qui s’exerçaient sur eux, se convertirent bien avant l’expulsion. En retour, l’Espagne s’engagea dans un procès contre elle-même pour se « désenjuiver », tâche mortifère, qui allait bien au-delà de l’expulsion des juifs d’Espagne. Les statuts de la pureté de sang plaçaient les convertis sous la surveillance tatillonne de l’Inquisition et de la société tout entière. Les relaps, ou supposés tels, étaient condamnés au bûcher ou à des peines infamantes retombant sur plusieurs générations. La ferveur « raciste » s’acharna sur les nouveaux chrétiens et contraria brutalement leur ascension sociale. De nouvelles vagues d’immigration eurent alors lieu jusqu’au XVIème siècle vers Livourne en Toscane, Ancône, Venise, Bayonne, Bordeaux, Londres, les Pays-Bas, le Maghreb et bien sûr les grandes communautés juives de l’Empire Ottoman (Salonique, Istambul, Smyrne, Sofia, Sarajevo). Le Sultan Bajazet II avait en effet parfaitement compris le profit qu’il pourrait tirer de l’accueil des exilés de 1492.  D’autres « nouveaux chrétiens », souvent des marranes portugais, trouvèrent refuge en Amérique et furent parmi les premiers juifs à coloniser le Nouveau Monde. La première communauté nord-américaine sera fondée en 1654 à New-York, par une vingtaine de juifs fuyant l’inquisition brésilienne. Au Mexique, des crypto-juifs convertirent des communautés indiennes au judaïsme….

L’Espagne perdit beaucoup avec l’expulsion : les métiers juifs traditionnels (artisans, commerçants, prêteurs d’argent, médecins…) furent déconsidérés durablement en Espagne comme « métiers juifs ».  La vieille noblesse « enjuivée » par les mariages mixtes fit place au modèle du Caballero, pauvre gentilhomme mais d’ascendance irréprochable. La vie intellectuelle et plus particulièrement le mode de pensée spéculatif, sur le modèle talmudiste, déclina au profit d’une approche dogmatique de la religion. Au XVIIIème siècle, l’Inquisition avait atteint son but et seuls quelques foyers de marranisme subsistaient (particulièrement vivaces au Portugal où les conversions forcées furent de règle). Les effets de cet appauvrissement se firent sentir à long terme : l’Espagne au sortir du Siècle d’Or, passa à côté des Lumières et de la révolution industrielle.

La perte de l’Espagne ne fut pas synonyme de déclin pour les juifs espagnols qui prirent le chemin de l’exil. Bien au contraire, elle relança et souda face à l’adversité une communauté qui avec le temps et les persécutions avait perdu ses certitudes. Condamnés par l’Espagne à redevenir juifs, ils n’en étaient pas moins plus espagnols que juifs et se distinguaient du peuple par leur tenue et leur mode de vie raffinés. Les sultans Ottomans, les Médicis à Livourne, les Vénitiens à Corfou accueillirent avec bienveillance une population en général lettrée, bien formée, maîtrisant plusieurs langues et apte au commerce. Dans l’Empire Ottoman, les communautés judéo-espagnoles par leur dynamisme assimilèrent en quelques générations les communautés juives autochtones comme les Romaniotes grecs. Ceux-ci adoptèrent à leur tour ce castillan du XVème siècle qui constitue le socle de la langue judéo-espagnole. Des dynasties puissantes de commerçants et de banquiers se formèrent.  Ces « Buenas Familias » devaient organiser rapidement la vie communautaire et établirent des liens au plus haut niveau avec les autorités Ottomanes sur le modèle de ceux entretenus autrefois avec la Couronne espagnole.

Les communautés durent faire face durant au moins deux siècles à l’afflux des marranes progressivement chassés d’Espagne et du Portugal. La question de la rejudaïsation de ces exilés devint l’un des thèmes récurrents des rabbins judéo-espagnols. Si cette tâche fut déclarée prioritaire, la pratique antérieure d’une religion différente et le retour au judaïsme n’allait pas sans troubles. La communauté judéo-espagnole fut alors le théâtre d’apostasies ou d’hérésies dont la plus célèbre est celle de Sabbataï Zevi, faux Messie, qui ébranla une grande partie du monde juif au XVIIème siècle. Elle perdura bien au-delà de sa conversion forcée à l’Islam et de sa mort.

Le cheminement intellectuel de Spinoza est différent. Ce fils de Marrane reconverti au judaïsme à Amsterdam reçut d’abord une très solide formation talmudique. Le sérieux avec lequel il prit cet enseignement, et l’évidence qu’il n’était pas conforme à son expérience de la vie, n’est sans doute pas étranger à la refondation qu’il propose de toute morale sur la raison naturelle. D’une certaine façon, sa conversion préfigure, avec au moins deux siècles d’avance, celle de tant d’autres judéo-espagnols fascinés par la science et les Lumières de l’Occident.  On ne peut non plus passer sous silence l’aventure mystique des kabbalistes judéo-espagnols exilés à Safed en Palestine et la préfiguration du sionisme politique soutenue par le financier Ottoman Joseph Nassi. Cet ancien Marrane à la cour de Charles Quint, retourna au judaïsme à Istanbul et devint le protégé du Sultan. Il obtint de celui-ci le droit de créer un établissement juif à Tibériade. Malgré la fortune qu’il y investit, le projet échoua, la plupart des juifs et leurs rabbins refusant d’y adhérer. La nostalgie de la terre d’Espagne restera longtemps la plus forte chez les judéo-espagnols et le mouvement sioniste ne s’y implanta que tardivement.

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