Le mariage chez les juifs de Turquie

Par Laurence Abensur-Hazan


Un document d’une douzaine de pages datant de 1896, signé V. Gerson, conservé dans les archives de l’Alliance Israélite Universelle à Paris et classé dans la série consacrée à la situation générale intérieure des juifs, décrit avec une grande précision l’organisation des mariages dans les communautés de Turquie.
Si nous savons souvent par la transmission familiale dans quelles conditions nos grands-parents ou arrière-grands-parents de Smyrne ou d’Istanbul se sont mariés, certains détails ou pratiques nous restent la plupart du temps inconnus. À l’instar de ce que nous connaissons aujourd’hui, le mariage et ses préparatifs occupaient les futurs époux et leurs familles durant plusieurs semaines.
Le recoupement des informations données par l’auteur de ce document avec celles fournies par Abraham Galante dans ses précieux ouvrages permet de décrire les principales étapes du mariage des juifs
de Turquie. (Histoire des juifs de Turquie, première édition chez Babok, Istambul 1937, réédité en 9 volumes par les éditions Isis, Istambul.)

Le rôle des marieurs


La demande en mariage pouvait être faite par la famille du futur époux ou, de façon plus inattendue, par celle de la future épouse. Il était traditionnel, comme nous l’ont d’ailleurs souvent rapporté les légendes familiales, de faire intervenir un tiers. Lorsque deux familles qui se connaissaient souhaitaient unir leurs enfants, elles faisaient appel à un, voire deux intermédiaires, souvent rabbins, dont la mission consistait à présenter aux deux parties les conditions de la future union. Ces intermédiaires percevaient pour cela 3 % du montant de la dot (2% à la charge du fiancé, 1% à celle des parents de la fiancée).
Lorsqu’un jeune homme avait des vues sur une jeune fille, sa famille faisait également appel à un marieur, sans doute souvent pour éviter l’affront direct d’un refus.
Cette activité était donc quasiment un métier à part entière, puisque les marieurs consacraient beaucoup de temps à la recherche des jeunes gens à marier et à l’évaluation de leurs exigences, afin de leur proposer le parti le plus approprié à leur situation. Les agences matrimoniales n’ont donc rien inventé... Lorsqu’un jeune homme et une jeune fille semblaient pouvoir s’accorder, une rencontre entre eux était organisée, après bien sûr avoir recueilli l’accord des parents. Cette rencontre se faisait au cours d’une promenade ou lors d’une fête familiale. Le résultat de cette première entrevue déterminait la suite des événements : si le jeune homme était très intéressé par la jeune fille présentée, c’était alors un moyen pour la famille de celle-ci de réduire en conséquence le montant de la dot ! Les mariages étaient en ce temps-là un marché comme un autre et obéissaient à une sorte de loi de l’offre et de la demande. L’intervention des marieurs était parfois contrariée par la volonté d’indépendance de certains jeunes gens qui souhaitaient prendre les choses en main, surtout sans doute lorsque l’européanisation de la société juive turque s’est développée. Si de nombreux mariages étaient « arrangés », certaines unions étaient tout de même fondées sur une attirance réciproque, même si elles n’excluaient
pas l’intervention, par tradition, d’un marieur.

Les fiançailles


Lorsque les familles s’étaient mises d’accord sur le montant de la dot et la constitution du trousseau, un délai de durée variable était fixé afin de permettre à la famille de la future épouse de préparer ce dernier. Durant cette période, les futurs époux étaient considérés fiancés. Les conditions du futur mariage étaient lues par le rabbin dans la maison de la fiancée le jour des fiançailles, généralement le samedi qui suivait l’accord entre les deux familles, au cours d’une cérémonie appelée kinian, avant d’être écrites dans un contrat de fiançailles. Les futurs époux devaient alors prêter serment. D’après Abraham Galante, à Smyrne, le rabbin présentait un mouchoir au fiancé « dont chacun d’eux tenait une extrémité, et lui disait en judéo-espagnol : tomach kinyan y chévoua que desposatech con fulana hija de fulano (c’est-à-dire, vous jurez que vous vous êtes fiancé avec telle fille de
tel). » Le rabbin faisait de même ensuite avec la fiancée. En cas de rupture de cet engagement par l’un ou par l’autre, celui qui en avait pris l’initiative devait alors verser une une certaine somme à l’autre. Le père de la future épouse devait, le jour de célébration des fiançailles, verser un acompte sur le montant de la dot à son futur gendre, lequel pouvait ensuite rendre visite à sa fiancée dans sa maison. Le shabbat suivant le kinian, la familles et les amis des fiancés leur rendaient visite et dégustaient dragées et confiture. Les proches restaient déjeuner et des piyyoutim étaient alors chantés par les invités.

Les cadeaux


Les fiançailles s’accompagnaient de cadeaux offerts
par le fiancé à la fiancée (siblonoth). Le fiancé ne les lui remettait pas directement, mais par l’intermédiaire d’un tiers (souvent le rabbin), accompagné de deux témoins ou délégués. À Smyrne selon A. Galante, mais sans doute aussi ailleurs en Turquie, ce cadeau s’appelait nichan ou besa mano. Les familles aisées offraient des bijoux, tandis que les plus pauvres se contentaient d’objets de toilette ou de parfumerie. Une bague de fiançailles pouvait aussi être offerte, mais cet usage a été supprimé vraisemblablement à la fin du 19ème siècle, car celle-ci avait la même valeur qu’une bague de mariage, de sorte que si le fiancé disparaissait avant le mariage, la fiancée ne pouvait plus se marier. La bague de fiançailles, lorsqu’elle était offerte, l’était juste avant la cérémonie, de
manière à limiter ce risque, mais dans les mêmes conditions que les cadeaux de fiançailles. Le fiancé recevait de la part de son futur beau-père une montre ou une chaîne de montre.
Rituels des jours précédant la cérémonie

Dans les jours qui précédaient le mariage, on se livrait
à un inventaire du trousseau, faisant appel pour cela à des spécialistes. Pour que le mariage ne soit pas retardé, il fallait que la valeur du trousseau ajoutée à celle de la dot corresponde au montant promis au futur époux.
Le trousseau était ensuite envoyé chez le fiancé, tandis qu’une fête avait lieu chez la fiancée. Selon A. Galante, le jeudi précédant le mariage était consacré à la cérémonie du henné, envoyé par le fiancé à la fiancée qui devait en « teindre ses doigts et en distribuer à ses parentes et amies » au cours de la notche de alhenya qui marquait le début réel des fêtes du mariage.
Lorsque la cérémonie devait avoir lieu un dimanche, elle était annoncée dès le vendredi dans les maisons des fiancés et le samedi à la synagogue. Cet
équivalent de publication des bans appelée pregon était assurée par le pregonero. Ce jour était appelé chabbat de entradoura.
Lorsque la presse communautaire s’est développée (fin 19ème-début 20ème siècle), des faire-part étaient aussi publiés dans les journaux.
Quelques jours avant la cérémonie, la future mariée devait se rendre au mikve, prétexte à une réunion féminine au cours de laquelle les femmes présentes chantaient et mangeaient des douceurs. Un petit pain en forme d’anneau, appelé rosca et symbole de virginité, était morcelée sur la tête de la future épouse. Comme le bouquet de la mariée est de nos jours jeté aux invités, les morceaux étaient ensuite distribués aux jeunes filles présentes pour leur souhaiter de se marier à leur tour.

La cérémonie du mariage

À Smyrne, le mariage avait, paraît-il, habituellement lieu le vendredi. Il était célébré à la synagogue ou dans la maison de membres de la famille ou d’amis, comme nous le montre d’ailleurs la lecture des faire-part dans les journaux. Le repas du mariage avait souvent lieu à l’hôtel. A. Galante signale cependant, dans son livre sur les juifs d’Izmir, que la cérémonie s’y déroulait chez les parents du fiancé. Lorsque la fiancée était petite, on plaçait des « sabots en nacre »fabriqués à Rhodes et probablement du même type que les socques utilisées dans les hammams, sous ses pieds. Elle était vêtue de blanc, couverte d’un voile et couronnée de fleurs d’oranger. La ketouba était lue par le rabbin, puis signée par l’époux et deux témoins choisis parmi les notables présents. Deux personnes devaient vérifier que l’anneau que l’époux allait passer au doigt de son épouse était bien en or. Un verre était ensuite brisé en signe de deuil, en mémoire de la destruction du Temple. Particularité de l’Empire ottoman, la cérémonie se terminait par une prière pour le Sultan.
Selon les villes, les costumes des mariés et des invités étaient plus ou moins européanisés. D’après le témoignage de V. Gerson, à Salonique, Smyrne et Andrinople, costumes orientaux et européens se mêlaient.
Après la célébration du mariage Il était d’usage dans certaines villes de Turquie, notamment à Smyrne, de faire sauter trois fois les époux, ou au moins l’épouse, par dessus un poisson, symbole de fécondité et d’abondance.
Le samedi suivant le mariage était appelé chabbat de torna boda et marquait la fin des festivités. Les fêtes pouvaient toutefois se poursuivre dans les bellesfamilles, les deux ou trois samedis suivants. Les huit jours suivant le mariage constituaient la semaine de la houpa durant laquelle le nouvel époux ne devait pas travailler et devait rester auprès de sa
femme. Si les mariages en Turquie suivaient le déroulement exposé, des différences pouvaient tout de même exister, notamment dans les jours au cours desquels étaient effectuées les différentes étapes.

Pour en savoir plus sur les mariages, il nous reste bien
sûr les ketoubot, conservées par les familles ou visibles dans des musées et les témoignages écrits comme celui de V. Gerson, publiés ou conservés dans les archives. Une belle collection de photographies, datant surtout du 20ème siècle, se trouve aujourd’hui au musée juif d’Istanbul.

Pour en savoir plus sur les mariages des juifs de Turquie, voir les articles publiés dans Etsi, Revue de Généalogie et d’Histoire :
Séfarades www.geocities.com/Etsi-Sefarad :

- « Relevé de données généalogiques dans “ La Boz delPuevlo” », Laurence Abensur-Hazan, Etsi, n°4, printemps 1999.
- « Relevé de faire-part de mariages et fiançailles du journal “El Tiempo” d’Istanbul », Claude Missistrano, Etsi, n°15, septembre 2001.
- « Le musée juif de Turquie », Naim Avigdor Güleryüz, Etsi, n°17, juin 2002.
« Etude paléographique des relevés de mariages juifs à Smyrne entre le début du XIXème et le début du XXème siècle », Roland Taranto, Etsi, n°19, décembre 2002.

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