Histoire du Ghetto de Venise

Par Riccardo Calimani.



Riccardo Calimani, né à Venise en 1946, est issu d’une grande lignée de juifs vénitiens dont l’arbre généalogique remonte au 15ème siècle. Docteur Ingénieur, Riccardo Calimani est écrivain et historien du judaïsme. Il est également journaliste et a dirigé une des plus importantes chaînes de télévision italienne pour la région de Venise. Il écrit en italien. Plusieurs de ses livres sont traduits en français, notamment « Histoire du ghetto de Venise » Editions Denoêl, «L’errance Juive » Diderot Editeur.

A la fin du mois de mars 1516, Zaccaria Dolfin attaqua les juifs et ordonna de les regrouper dans un quartier à l’écart au nord de Venise. C’est ainsi que le premier ghetto du monde, le Nouveau Ghetto (Ghetto Novo), naquit sur les lieux d’une ancienne fonderie. Voici le texte du décret promulgué par le Sénat :

« Les juifs habiteront tous regroupés dans l’ensemble de maisons situées au Ghetto près de San Girolamo. Et afin qu’ils ne circulent pas de toute la nuit, nous décrétons que du côté du Ghetto Vecchio, où se situe un petit pont et pareillement de l’autre côté de ce pont, deux portes seront mises en place, que l’on ouvrira à l’aube et fermera le soir à minuit, sous la surveillance de quatre gardiens engagés pour cette tâche qui seront appointés par les juifs eux-mêmes au prix que notre Collège estimera convenable. » On imposa aux juifs de payer le prix de la surveillance et deux barques devaient tourner autour de l’île toute la nuit. « La Condotta » ou «contrat », un document renouvelable, dans un premier temps tous les cinq ans et plus tard tous les dix ans, définit leur statut juridique. On obligea entre autre les juifs à prêter de l’argent dans trois banques et, à cette seule condition, la cité lagunaire leur concédait le droit de résidence, droit pour lequel ils devaient payer des impôts de plus en plus importants.


Les Allemands furent les premiers juifs arrivés à Venise. La ville accueillit ensuite les juifs d’Istanbul, de Salonique et d’autres ports d’Orient (les Orientaux) qui habitèrent dans le Vieux Ghetto (Ghetto Vecchio). Enfin, à la fin du XVIème siècle, d’autres juifs arrivèrent directement d’Espagne : les Occidentaux. La « Condotta » de 1589 marqua pour eux un tournant important. La Sérénissime, en leur accordant la liberté religieuse et en les disculpant de toutes leurs fautes passées, offrait aux individus dits Occidentaux - mais en réalité à toutes les personnes dont l’identité était incertaine et ambiguë - non seulement une possibilité de résidence, mais aussi des privilèges commerciaux avec la garantie qu’aucune enquête ne serait faite sur leur vie antérieure. S'il peut paraître surprenant que les Vénitiens, connaissant leur pragmatisme inné, aient placé la raison d’Etat au-dessus des questions religieuses, il faut toutefois rappeler que le Pape lui-même, champion, sans conteste, de la chrétienté, en était venu à un compromis lorsqu’il s’était agi de défendre le rôle commercial d’Ancône.

Trois " Nations " à l'intérieur du ghetto.


Ainsi, pendant un siècle, grâce aux nouvelles arrivées et à des sédimentations successives, trois vagues de juifs divisés en trois groupes dits « Nations » -les Allemands, les Orientaux et les Occidentaux - et réunis à l’intérieur du Ghetto formant « l’Université des Hébreux » s’installèrent à Venise. Il fallut toutefois beaucoup de temps pour que les différences entre populations provenant d’horizons si lointains puissent diminuer, pour que les petits groupes, si différents par leurs us et coutumes, leurs langues, leurs rites mais surtout leurs expériences, puissent commencer à se mélanger et pour que la Sérénissime reconnaisse aussi aux juifs allemands la possibilité de vendre des marchandises, un privilège accordé seulement aux Orientaux et aux Occidentaux. Après cent ans de présence juive dans la ville il était clair à tout le monde que la gestion des banques de prêt était devenue une charge indésirable, source de continuelles difficultés financières.

Au début du XVIIIème siècle « l’Université des Hébreux » rencontra d’importants problèmes : la pauvreté en ville avait énormément augmenté et la pression sur les banques de prêt ne cessait de croître. En outre les impôts payés à l’Etat dans les dernières décennies du XVIIème siècle avaient été très élevés. En effet, Venise, pour répondre aux dépenses militaires de plus en plus importantes, n’avait pas hésité à appliquer une politique visant à fortement imposer, non seulement les juifs, mais aussi les autres couches de la population : de 1669 à 1700 le ghetto avait versé dans les caisses du Doge, conformément aux décrets du Sénat, l’énorme somme de 800.000 ducats.

Une énorme quantité de lois.


Ce fut justement cette situation qui marqua le début historique d’un nouveau rapport paradoxal entre les juifs et Venise. Dans un premier temps on peut mettre en évidence l’énorme quantité de lois, de dispositions, de décrets, d’injonctions et de délibérations émis par les différentes magistratures et par les différents organes du gouvernement de la Sérénissime envers son ghetto. Une telle augmentation soudaine de production de lois révèle paradoxalement le peu d’efficacité de l’application de ces lois et de ces règlements. En outre, la crise, en particulier des banques de prêt et en général des finances de l’Université fortement épuisée les trente dernières années par des prêts onéreux, devaient devenir pendant des dizaines d’années une constante de la vie vénitienne en créant à première vue des situations paradoxales encore impensables des années auparavant. Les juifs, en effet, criblés de dettes et privés pour toujours de biens immobiliers, ne coururent plus le risque de se faire expulser. Au contraire, cette faiblesse, fruit de leurs dettes, se révéla être un bouclier bien plus résistant que la plupart de leurs richesses du passé. Le Sénat vénitien, inquiet que puisse se produire un possible exode de masse, parvint même à affirmer son opposition à tout éventuel départ des juifs du ghetto : ceux qui avaient payé leurs impôts mais aussi la part des dettes individuelles -désormais devenues importantes – qui aurait dû être fixée par les chefs de l’Université, ceux-là seuls pouvaient jouir de dérogations.

Le souhait de nombreux juifs de Venise de s’en aller devint tellement évident qu’il suscita une attention particulière de la part des autorités compétentes. Les années 70 du XVIIIème siècle devinrent dans ces conditions de plus en plus agitées et le renouvellement des « condotte » devint hérissé d’obstacles. L’aile réformiste et celle plus conservatrice du patriciat finirent par s’opposer aussi bien sur les thèmes plus généraux et relatifs au développement de la ville que sur le rôle du ghetto dans le commerce et le prêt.


En 1777 la nouvelle « condotta » des juifs marqua une brève mais difficile aggravation de leur condition dans la ville dont les restrictions n’avaient plus pour cause des motifs moraux et religieux -comme cela s’était déroulé par le passé- mais des motifs d’ordre économique qui avaient fait leur temps. L’arrivée des français en 1797 provoqua un changement de grande envergure. Les juifs offrirent
in extremis leur appui à la République de Venise, mais le dernier soutien financier à Venise, tandis que celle-ci vacillait sous les balles de l’armée française, comme on le sait, fut inutile.

Le 7 juillet 1797, les portes de l’ancien quartier juif isolé furent abattues par les troupes françaises : « Puis, afin que visuellement n’apparaisse pas de séparation entre les juifs et les autres habitants de Venise, les portes, qui par le passé fermaient l’enceinte du ghetto, devront être rapidement enlevées »


Le Ghetto de Venise



Les lois raciales


En 1938, les lois raciales s’abattirent sur la communauté italienne constituée par environ 40.000 personnes, un nombre plutôt restreint. Les juifs vénitiens étaient alors environ 1200, désormais complètement intégrés à la vie sociale et civile de la cité lagunaire après avoir vécu enfermés dans le ghetto pendant presque trois siècles de 1516 à 1797. Ils furent à nouveau subitement considérés comme un groupe même si, à cause des nombreux mariages mixtes, il était souvent difficile de comprendre, qui, à l’intérieur des familles, était juif ou chrétien.

De nombreuses formes de discriminations furent alors exécutées. Les juifs furent licenciés de leurs emplois publics. Ils furent rayés des ordres professionnels. Beaucoup, de façon soudaine et parfois sans en comprendre la raison, perdirent toute possibilité de travail se retrouvant en marge d’une société inhospitalière et hostile. Il faut aussi ajouter aux grandes discriminations les petites humiliations quotidiennes. Sur la porte de certains lieux publics on pouvait lire « Interdit aux chiens et aux juifs ». L’été la plage du Lido leur était interdite. Certains choisirent de rester distants avec leurs amis juifs et de ne plus les saluer.

Les lois raciales, même si violentes et arbitraires, n’étaient pas encore devenues anéantissement physique ; elles ne signifiaient pas encore mort et destruction. La situation changea brusquement avec la chute du fascisme et l’entrée en Italie des troupes allemandes le 8 septembre 1943. Huit jours après, le président de la communauté juive Giuseppe Jona refusa de donner aux allemands la liste des juifs de la communauté et se suicida. Les mois suivants la situation empira et le 16 octobre 1943 à Rome une terrible rafle conduisit une centaine de juifs romains dans les camps d’exterminations en Allemagne.

A Venise, après la publication le 1er décembre du décret Buffarini Guidi qui ordonnait le regroupement de tous les juifs italiens, l’air devint complètement irrespirable. Dans la nuit du 5 au 6 décembre la Garde fasciste républicaine et la Préfecture de police locale organisèrent une grande rafle à Venise, dans les îles et à Chioggia. Le résultat fut l’arrestation de plus de cent hommes, femmes et enfants (de 3 à 14 ans), qui furent conduits d’abord au collège Marco Foscarini et puis déportés peu après.

Le camp de Fossoli


D’après le rapport de la Préfecture de police tous finirent à Fossoli, un petit village au beau milieu de la plaine du Pô. Voici un message officiel de la Préfecture de police de Venise du 18 janvier 1944 à la direction du camp de concentration de Fossoli :

Objet : Les juifs

En date d’aujourd’hui, seront accompagnés en ce lieu par des agents de la Préfecture de police les mineurs suivants de race juive dont les conditions physiques le 31 décembre 1943 ne permettaient pas le transport :
1) L.M. di Beniamino, 4 ans
2) L.L. di Beniamino, 6 ans
3) T.S. di Eugenio, 4 ans
4) N.N. di Eugenio, 3 ans

Les personnes ci-dessus retrouveront dans ce camp de concentration leurs parents.

F.to Le préfet de police.

A la mi-février 1944, le camp de Fossoli passa dans les mains des allemands. Jusqu’alors, malgré les peurs et les privations dans le camp, survivre avait été possible Puis ce fut le départ vers les camps de concentration. L’été 44, un groupe de SS de retour de Trieste fut particulièrement actif dans la chasse aux juifs dans la zone de Venise. Dans une première rafle les SS déportèrent 90 personnes parmi lesquels vingt-deux hôtes de la maison de repos pour personnes âgées. Début octobre quelques malades furent arrêtés dans les hôpitaux psychiatriques de la ville pour être installés dans la salle de garde de l’hôpital San Giovanni e Paolo et déportés le 11 octobre. Certains finirent dans le camp d’extermination de San Sabbia à côté de Trieste, d’autres furent déportés en Allemagne pour mourir. Du 8 septembre 1943 au 25 avril 1945 plus de deux cents juifs vénitiens perdirent la vie à cause d’une persécution irrationnelle et impitoyable.


Traduit par Rachel Eshkenasi à partir du texte de la conférence de R. Calimani organisée par Aki Estamos ! le 19 juin 2007 à l'occasion du Festival des cultures juives.

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