Heurs et malheurs du monument à la mémoire des victimes de l'Holocauste de Salonique

par Henri Nahum

Lors d’un séminaire qui s’est tenu récemment à l’Institut des Hautes Etudes sous la direction de Méropi Anastassiadou-Dumont, un chercheur grec, Paris Papamichos-Chronakis a fait un très intéressant exposé sur l’historique et la signification du monument destiné à commémorer la déportation des 50 000 juifs de Salonique.

Dans les années 1950, une plaque rappelant l’Holocauste est posée dans la synagogue de Salonique, un monument est érigé dans le nouveau petit cimetière juif de Stavroupoli, un faubourg populaire à l’Ouest de la ville. Pour la petite communauté juive de Salonique, regroupant aujourd’hui un millier de personnes, le souvenir de l’Holocauste est un moyen d’affirmer son identité et sa solidarité et de se rattacher au passé glorieux de la judéité salonicienne.

La population grecque, quant à elle, paraît avoir complètement occulté la florissante présence juive et sa disparition tragique. Ce n’est qu’en 1986 que la municipalité finit par répondre au voeu de la communauté juive en décidant l’érection d’un monument sur la Place des martyrs juifs, un site reculé dans la partie orientale de la ville. C’est au centre de la ville, Place de la Liberté, que la communauté juive souhaitait que le monument fût dressé, là même où, en juillet 1942, 9000 hommes juifs avaient été rassemblés par l’occupant nazi pour être battus et humiliés sous les yeux des soldats allemands et des spectateurs grecs qui observaient la scène de leurs balcons. Le refus de la municipalité, arguant de l’existence d’un parking sur le même site, était-il lié à un antisémitisme inavoué ou au rejet de la reconnaissance de toute présence ethnique non grecque en Macédoine ? La question reste posée.

Les choses changent avec la fin de la guerre froide. Salonique commence alors à être vécue comme la grande métropole pluriculturelle des Balkans. Parallèlement, les associations juives américaines voient la mémoire de l’Holocauste comme le ciment de l’identité juive et s’emparent du problème du monument de Salonique. L’érection de ce monument qui était un sujet local de discussion entre la municipalité et la petite communauté juive devient une affaire internationale.

En1996, sur la recommandation du Ministre grec de la Culture, lui-même sensible aux pressions américaines, la municipalité décide la construction d’un monument en face de l’ancien hôpital juif Hirsch et demande qu’il soit en place avant la visite projetée d’une délégation des membres juifs du Congrès américain. Blanc seing est donné à la communauté pour choisir l’artiste – ce sera Nandor Gild, un sculpteur juif yougoslave. Le monument est inauguré le 23 novembre 1997 par le président de la République grecque, Kostis Stefanopoulos, en présence de nombreux dignitaires grecs, américains, européens et israéliens. Neuf ans plus tard, il faut le transférer ailleurs, à cause detravaux de construction d’un parking souterrain.

La communauté juive obtient alors, enfin, que le monument soit érigé Place de la Liberté. C’est là qu’en février 2006, le président de l’Etat d’Israël Moshé Katsav et le président de la République grecque Karolos Papoulias président une cérémonie officielle en présence de nombreuses personnalités et assistent à un office religieux conduit par le Rabbin Frizis, descendant du Colonel Mordekhaï Frizis, tué sur le front albanais pendant la guerre italo-grecque de 1940-1941 ; après quoi, ils passent en revue un détachement militaire et visitent le Musée juif de Salonique où le maire, Vassilis Papageorgopoulos rend hommage à « l’histoire glorieuse de la communauté juive de Salonique ».



Paris Papamichos-Chronakis se penche sur la signification du monument salonicien. A la communauté juive, il donne une légitimité en l’insérant dans l’histoire grecque. Une inscription relate en effet la révolte des Juifs saloniciens qui, dans leur camp de concentration, brandissent un drapeau grec fait de lambeaux de vêtements et quand ils se rendent compte que toute résistance est vaine, mettent le feu au four crématoire et périssent eux-mêmes dans les flammes. Cet épisode mal connu date du 15 août 1944 ; il n’est pas indifférent de noter qu’il a eu lieu le jour de la fête de la Sainte Vierge, fête la plus importante du calendrier orthodoxe.

Il est qualifié de « moderne Arkadi », allusion à la révolte de combattants grecs contre la domination ottomane qui, en 1867, se réfugient dans le monastère crétois d’Arkadi et y mettent le feu plutôt que de se rendre. On assiste donc ainsi à une sorte de récupération de l’Holocauste juif par le nationalisme grec.

Dès lors, les graffiti antisémites inscrits périodiquement sur le monument pourront apparaître comme antipatriotiques et être, sans difficulté, fermement désavoués par les autorités gouvernementales. Cette interprétation de l’histoire ne va pas sans difficultés. Les avatars que va encore traverser le monument montrent que sa signification peut encore se modifier. En août 2006, une manifestation d’extrême gauche, drapeau palestinien géant en tête, vient déposer au pied du monument des photographies d’enfants arabes victimes des bombardements israéliens. On célèbre l’aide que la résistance communiste grecque a apportée pendant la deuxième guerre mondiale aux Juifs persécutés par l’envahisseur « fasciste », on proclame l’opposition vigoureuse du peuple grec à « la barbarie impérialiste israélienne », on fustige « le meurtre de milliers de civils palestiniens et libanais par l’Etat criminel d’Israël, soutenu par ses alliés américains et européens ». Voici donc, par la grâce des organisateurs de la manifestation, le monument devenu un symbole de « la lutte du peuple grec contre l’occupant nazi et contre l’impérialisme israélo américain ».

Comment donc commémorer la déportation et la mort des 50.000 juifs de Salonique ? Le seul pèlerinage qui vaille, conclut Paris Papamichos-Chronakis citant André Schwarz-Bart, c’est de «regarder de temps en temps, de regarder tristement le ciel orageux de Salonique ».

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