Rabbi Barouh Mitrani

Rabbi Barouh Mitrani, mon arrière grand-père, Juif errant et visionnaire

par Bella Lustyk


Bella Lustyk, membre fondateur de l’association Aki Estamos (A..A..L.S). est l'arrière petite fille de Rabbi Barouh MITRANI (BANIM). Elle évoque ci-dessous, la vie de son bisaïeul, enfant surdoué, écrivain, poète, précurseur de l’hébreu moderne. D’Edirne à Vienne puis à Sofia et à Jérusalem, avec de nombreux allers et retours, il fut un véritable juif errant mais surtout un visionnaire puisqu’il prédit, avant l’heure, la naissance de l’Etat d’Israël et demanda à sa fille de s’installer, dans cette perspective, à Jérusalem.


Rabbi Barouh MITRANI, plus connu par son pseudonyme BANIM, acronyme de Ben Itzhak Mitrani (fils de Itzhak Mitrani, son père) est né en 1847 en Turquie, à Kirk Kilissié (Kirklareli actuellement), ville située à quelques kilomètres d’Edirne, ancien nom d’Andrinople.

Enfant surdoué, dès l’âge de cinq ans il lit correctement le « houmach » et traduit les « psukims » en judéoespagnol. Son père, le Rabbin Itzhak Mitrani, s’était établi dans la ville d’Edirne qui était à l’époque un grand centre d’études. Le jeune Barouh se perfectionne dans les études talmudiques et, quand, à 13 ans, il atteint l’âge de la « Bar Mitzvah », sur la chaude recommandation du Rabbin Yossef Danon, père du savant Abraham Danon, les rabbins d’Edirne lui confèrent le titre de « Haribi Barouh ».

A 17 ans, il épouse la fille du Rabbi Samuel Rason, notable de la ville. Dès cette époque, il compose des poésies en hébreu et des articles qu’il envoie aux journaux judéo-espagnols d’Istanbul. Persuadé  de la nécessité absolue de consacrer une partie du jour aux arts et une autre aux études, il invente une nouvelle méthode d’enseignement et encourage les juifs de Turquie à donner à leurs enfants une éducation hébraïque.

Il fonde, toujours à Edirne, une nouvelles école « Mikvé Israël » (espérance en Israël) où l’enseignement se fait en hébreu et donne des conférences, des cours du soir en littérature et en grammaire, toujours dans cette langue. Ecrivain, poète, grammairien, il écrit toutes ses oeuvres en hébreu. Il devient ainsi, en Turquie, vers la fin du 19ème siècle, quelques années avant Eliezer ben Yéhouda, le précurseur de l’émergence de l’hébreu moderne. Sa prose hébraïque se distingue par sa beauté, sa pureté et son style simple et clair. Il exprime dans ses écrits les sentiments profonds d’un écrivain qui prend part aux souffrances de son peuple : amour de Dieu, de la Loi, du peuple, amour de la patrie et de l’espérance nationale.

Lorsqu’il apprend que l’Alliance Israélite française, dont le siège est à Paris, vient de fonder plusieurs écoles en Turquie, il manifeste sa joie dans plusieurs articles de presse, car déjà, grande innovation, il avait introduit l’enseignement de la langue française dans l’école et dans les offices.

En 1869, à 22 ans, il se rend pour la première fois à Vienne, capitale du grand Empire Austro-hongrois afin de perfectionner ses connaissances. En passant par Sofia, capitale de la Bulgarie, il accepte, à la requête du Chef de la Communauté juive de cette ville, un poste de professeur d’Hébreu. Après un court séjour, il repart pour Vienne où il fait la connaissance de l’écrivain hébraïque Peretz Smoleskin et, sur la recommandation de celui-ci, il est engagé comme professeur d’hébreu dans cette ville.


En 1871, après sa rencontre avec Rabbi Yéhouda Alcalay, il fonde avec celui-ci une revue en hébreu et en judéo-espagnol intitulée « Carmi » en souvenir du député juif français Adolphe Crémieux.

C’est à Vienne que Rabbi Mitrani, véritable génie universel, apprend à lire et à écrire correctement l’allemand, le grec, l’arabe, le turc, et l’anglais. Après son retour à Edirne, il reprend la publication de sa revue « Carmi » dans laquelle il continue à développer l’idée d’une patrie juive en Eretz Israël. Il en avait fait le but de sa vie et son plus grand désir était de voir la Palestine reconstruite par ses frères juifs. Cependant, ses discours sionistes ne furent pas toujours appréciés par ceux qui voulaient s’assimiler.

Au printemps 1889, à 42 ans, il part pour son premier séjour en Terre Sainte et il arrive à Jérusalem. Après quatre années difficiles pendant lesquelles il occupe divers postes dans plusieurs villes de Palestine, il retourne à Edirne où il prend la direction de l’école « Hakedat Itzhak ». La nostalgie de la Terre Sainte étant très forte, il part une seconde fois pour la Palestine où à nouveau il se trouve confronté à d’énormes difficultés financières.

En 1897, il regagne Edirne où il séjourne pendant deux ans, travaillant avec acharnement.Toutefois, après le décès de sa femme, désemparé, abattu, il repart pour Sofia où il dirige à nouveau une revue en hébreu.

En 1908, malade, il arrive à Vienne où il est opéré. Finalement, après sa guérison, il revient à Edirne où il meut en 1919 entouré de ses enfants, presque oublié et dans le dénuement.

Véritable juif errant, cette grande figure du judaïsme sefardi sacrifia toute sa vie à son peuple. Savant, écrivain, poète et précurseur de la « Haskala hébraïque » en Turquie, il a laissé une oeuvre immense, plus de 51 livres publiés dans tous les domaines : commentaires bibliques, grammaires, morale, éducation, histoire, poésies et fables. Il est d’ailleurs cité à plusieurs reprises dans l’histoire des Israélites de l’Empire Ottoman de M. Franco.

En Septembre et Octobre 1962, plusieurs articles en judéo-espagnol ont paru dans l’hebdomadaire politique et littéraire « El Tiempo ». En 2000, Gad Nassi a fait un travail de recherche remarquable, a retrouvé plusieurs de ses livres et lui a consacré un article fort élogieux dans la revue judéo-espagnole « Aki Yeroushalayim ».

Ma grand-mère maternelle, Bella BEHAR, née MITRANI était sa fille et Baruh MITRANI qui était un visionnaire "le decho kargo" (lui a laissé une injonction) : "vas a ver ke Eretz Israël va naser. Deves de ir pichin a yerushalayim" (tu verras que Eretz Israël va naître. Tu dois partir immédiatement pour Jérusalem). Donc, dès la proclamation de l'Etat, alors qu'ils étaient revenus de Turquie après la guerre et venaient de se réinstaller à Paris, elle et son mari, mon grand-père Raphaël BEHAR, sans hésitation, ont fait leur aliah et sont partis en Eretz Israël par train et par bateau avec le NEGBA en 1949. Ce départ fut pour moi un très grand déchirement car je les aimais et les admirais l’un et l’autre énormément.

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