Nissim Ovadia


Nissim Ovadia, Grand Rabbin de l'Association Cultuelle Sépharadite de Paris

Par Nicole Abravanel,
responsable des études hébraïques à
l’Université de Picardie


Dans les années trente, les ambitions du séphardisme se sont affirmées. C’est alors que fut adjoint au premier pôle judéo-espagnol, celui de la synagogue du 7 rue Popincourt dans le XIème arrondissement de Paris, un autre centre de regroupement, le temple Berith Chalom, 18 rue Saint Lazare, dans le IXème arrondissement, où vivait et travaillait une autre fraction importante de l’immigration judéo-espagnole à Paris. Le promoteur principal d’une telle évolution fut, peut-être, le Grand Rabbin Ovadia.
Revenons sur quelques éléments de sa biographie d’après les données présentées par Itzhak Emmanuel dans les passages qu'il a dédiés à cette personnalité, et remarquons d’abord combien son parcours est caractéristique de celui de nombre de sépharades qui, dans ces années, se déplacèrent dans l’aire judéoespagnole, tout autour de la Méditerranée.

Edirne : la naissance

Nissim J. Ovadia est né le 16 mai 1890 à
Andrinople (ou Edirne), centre sépharade important de l’empire ottoman, qui comptait alors 20 000 juifs, soit 20% de sa population. Il est petit-fils de rabbin par sa mère. Orphelin de père de bonne heure, sa famille maternelle souhaite qu'il s'engage sur les traces du grand-père et qu’il suive une tradition familiale qui a vu se succéder, dès avant 1492, une lignée de rabbins en
Espagne ! Un Sépharade pur jus (qu’on me pardonne l’expression !) L'enracinement dans le séphardisme sera vécu par lui, sur un double plan, à la fois religieux et national, à l’heure où les mouvements nationaux frappent à la porte de l’histoire.

Jérusalem : la formation

A 18 ans, le jeune Ovadia part étudier à Jérusalem qui dépend encore du même ensemble politique qu'Andrinople, l’EmpireOttoman. Les déplacements y sont fréquents. S’il est poussé à quitter sa ville natale, c'est que d’une part son oncle craint son engagement dans le mouvement jeune-turc qui combat la sclérose du vieux système ottoman (nous sommes en 1908) et que, d’autre part, sa mère, elle, se  préoccupe de l'influence du pangermanisme qui est alors très forte et risquerait de le pousser à "l'assimilation". Il se retrouve donc installé à Jérusalem, chez des correspondants venus de Bulgarie, où il choisira bientôt sa future femme.
Le mouvement des Amants de Sion, né en Russie, a imprimé sa marque dans la Palestine ottomane. Et les majorités – et pas seulement en termes démographiques – ont commencé à changer entre le vieux yishouv et le nouveau, entre sépharades et ashkénazes. Ce séjour dans la ville-mère d'Israël a pu inscrire chez ce jeune homme la mémoire de polarisations, de frictions et d’oppositions. Le Beit-Midrash où il s'inscrit est particulièrement moderne, comme beaucoup des écoles fréquentées par les partisans du mouvement séphardiste, à la fois juif, donc ouvert sur la modernité et marqué par une idéologie « nationale ». Il dépend de la société Ezra créée par des Juifs de Berlin. La plus grande partie de l'enseignement s’y donne en allemand ; l'enseignement hébraïque lui-même est fort laïcisé. Le jeune Ovadia sera remarqué pour ses brillantes aptitudes ; et, en 1913, il est sélectionné pour être envoyé à Vienne où l'on se propose de former un successeur du gaon Michaël Papo.

Vienne : Grand rabbin sépharade

Vienne formait, avant 1914, la deuxième ville juive du monde. La communauté sépharade n'y occupait pas une place mineure, bien au contraire, parce que la plus ancienne... Elle y était très prospère et organisée, mais déjà traversée par des divisions. Ovadia y fera carrière pendant 16 ans. Cependant cette période ne comble pas ses espérances. Est-ce dû aux frictions internes de la communauté ? Au recul de la fonction historique de Vienne qui perd son rôle de tête de pont de l'économie et de la culture des Balkans et donc aussi du séphardisme, après la disparition de la monarchie austro-hongroise ? Ou principalement, comme le sous-entend son biographe, à cause de l'antisémitisme – et pourquoi alors de façon décisive dès 1929 ? De fait, Ovadia après avoir envisagé d'accepter le poste de grand rabbin d  Bucarest, se rend en voyage en France  pour raisons privées, dit-on (sa soeur y est installée). Il aurait reçu une délégation de trois sépharades conduite par Nissim Rozanes, fondateur de la synagogue «orientale de rite espagnol», 7 rue Popincourt, grand-oncle de notre présidente, qui lui aurait demandé de travailler à l'unité des sépharades.
Il n'est donc pas certain que l'initiative première et déterminante de l’implantation d’un mouvement sépharadiste à Paris revienne principalement au grand rabbin Ovadia lui-même. Sondé par quelques uns, Ovadia aurait, en tout cas, été très tenté par le défi de l'entreprise.

Paris : principal artisan de l’unité ?

En 1930, on assiste au dépassement des
sévères conflits qui avaient agité les enfances de l’implantation judéo-espagnole à Paris. Nous lisons sous la signature du nouveau président la circulaire envoyée aux membres de la cultuelle citée dans un numéro de la revue Menorah de mars I930 : "Sous l'égide de l'Union (sic, la majuscule est d'importance !), l'Association cultuelle orientale ainsi que l'Association salonicienne et de l'oratoire des Israélites levantins se sont groupés en une seule
«Association cultuelle sepharadite de Paris. » Par rapport aux anciens statuts de 1a synagogue de la rue Popincourt qui sont repris quasi à l'identique, seule une modification d'importance est introduite : «En vertu de l'article 16» est annoncée la nomination du «Grand Rabbin Ovadia», ex-grand rabbin de la communauté sépharade de Vienne. Dans l'organisation nouvellement créée, les responsabilités ont été partagées avec un savant dosage. Nissim Rozanes, président fondateur (c'est lui qui a structuré l'implantation dans le XIème arrondissement), Emmanuel Salem, président d'honneur, (représentant l'association des Saloniciens qui donnera l’U.I.S.F., Union des Séfardis de France, qui se réunit rue Blanche puis, à partir des années soixante, rue Puvis de Chavannes), etc.

Titre et fonction passée seront rappelés rituellement à chaque occasion. En effet, derrière le titre, se retrouve une question centrale qui nous ramène aux débats des années vingt, celle de l'obédience ou de l'indépendance vis-à-vis du  Consistoire. On mobilise donc l'exemple autrichien, où existe un séminaire israélite sépharade, pour faire montre de la volonté nouvelle d'indépendance, sans retour ni ambiguïté possible. Et le nouveau grand rabbin lors de l'assemblée de fondation dépasse sa stricte fonction de ministre des Cultes en concluant par une conférence à dimension socioculturelle sur
«le séphardisme oriental à Paris». L'intention est nette : marquer les frontières. Les distances sont prises au nom du particularisme ou de l’originalité culturelle. Elles perdureront 40 ans. Signalons que, la même année, symbolisant le rapprochement entre les différents noyaux du monde sépharade, une très belle synagogue avait été inaugurée dite celle de "Saint-Lazare", après deux ans de travaux et d'efforts pour trouver les fonds. Le coût est très élevé, un million de francs, pour un local qui ne put même jamais être acquis en propre, mais c'est un résultat imposant. 800 places, comme le souligne une description des Archives Israélites. Un rite, une musique, une langue, des appels à la Tevah en Judezmo, des Piyyutim des grands poètes d'Espagne, une prononciation de la langue hébraïque différente de celle de la majorité des synagogues consistoriales, des regards, chacun à sa place, génération après génération. Une synagogue, c'est tout cela : un enseignement, une continuité, une direction ; un lieu d'inscription de la mémoire... Depuis " on allait à Saint-Lazare", qu'on aille auparavant à "Buffault", ou à "Popincourt", ou même qu'on vive en province. Pour les grandes fêtes, on venait, on passait à "Saint-Lazare" au cours de l'office. C'était, une fois par an, le lieu des retrouvailles et du ressourcement. En inaugurant ce lieu central qui leur faisait défaut, les Sépharades de Paris faisaient un grand pas dans l'affirmation de leur identité. Nous reviendrons dans un prochain article sur quelques personnalités du IXème et du XIème arrondissement.


1) Itshak Emmanuel, Le judaïsme sépharadi mondial,
Holon, 1971 (en hébreu).
2) Date de la révolution jeune-turque qui impose des
réformes au vieux système ottoman.
3) L'article 16 précise en effet : "le conseil nomme un grand
rabbin...".
4) Les Archives Israélites, 17 septembre 1931.

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