Don Isaac Abravanel



Texte publié à l'occasion du cinquième centenaire de la disparition de Don Isaac Abravanel

par Nicole Abravanel,
Responsable des études hébraïques à
l’Université de Picardie


Un homme qui n’est pas mort…


Don Isaac Abravanel a disparu à Venise en décembre 1508, il y a cinq cents ans. Le 18 septembre 2008 sa mémoire a été célébrée dans les locaux de la mairie du XIe arrondissement de Paris, sous le patronage de Patrick Bloche. Aki Estamos avait présenté l’évènement sous le titre heureux d’ « hommage à Don Isaac Abravanel ».

L’homme appartient à l’histoire de l’Europe et à
sa culture tout autant qu’il est perçu comme figure référentielle du monde juif et sépharade. Il était donc normal, à double titre, que sa mémoire, fût célébrée à la mairie du XIème, dans les locaux de la République, qui plus est au coeur d’un quartier où une présence judéo-espagnole s’est affirmée depuis déjà cent ans maintenant entre la rue Popincourt (El Syete) et la rue de la Roquette où une synagogue porte le nom de Don Isaac Abravanel.

Une exposition s’est tenue à l’initiative du CCJ
Paris Sud-Est XIe-XIIe (Union des Conseils des Collectivités Juives d’Ile de France). Il m’a alors été donné d’honorer… un « homme qui n’est pas mort » lors d’une conférence intitulée « Entre histoire et commémoration ». J’ai choisi d’enreproduire quelques passages.

Une remarque préliminaire : lorsqu’il m’a été proposé d’intervenir (à cause de la similarité du nom sans doute et parce que je suis quelque peu historienne) lors de cette séance en l’honneur de l’homme Isaac, philosophe, exégète, grand argentier au moment de l’expulsion des juifs d’Espagne, j’ai eu envie de me récuser et même de me sauver en courant tant je saisis la stature de l’homme comme porteuse… mais encombrante ! Mais comme il s’agissait du principal héros de cette mémoire sépharade, homme dont le renom est toujours vivant et que, de plus, cet hommage trouvait place au sein d’une maison qui symbolise la République, je ne pouvais m’y soustraire.



Honra et Force d’âme


Ma volonté et mon désir sont véritablement aujourd’hui de rendre vivant l’Homme Isaac dont le renom n’est pas mort. Que disait la légende par-delà les mots dont elle s’orne ? Elle disait le courage, la fierté, la honra, le combat, elle disait la force de l’âme... un homme qui n’a pas subi l’abaissement, qui n’a pas connu la honte, qui n’a pas été souffleté par la honte, un homme qui partit plutôt que de trahir puisqu’il refusa la conversion. Elle disait la force des hommes.

Vous comprenez qu’une telle image pouvait avoir de l’importance dans les années qui précédèrent la Shoah. En 1937, l’anniversaire de sa naissance donna lieu à plusieurs manifestations dans le monde sépharade et, au delà, dans le monde juif. Henri Soil professeur à l’École rabbinique publia, dans le cadre de la fondation Sefer – 17 rue Saint-Georges –, un opuscule qui reste,  pour l’historien, aujourd’hui encore, une référence évoquée. Le paragraphe de conclusion, écrit en pleine tourmente antisémite dans la période qui précéda immédiatement la Seconde
Guerre mondiale, en éclaire la signification : « ...un exemple à méditer aux heures troublées que nous vivons »1.

Le Judaïsme sepharadi, qui était alors l’organe de l'Union universelle des communautés sepharadites, très proche de l'Association cultuelle sepharadite de Paris, lui consacra un numéro entier. Sa haute figure était à même de cimenter l’unité nouvellement acquise entre tous les groupements judéo-espagnols (originaires de l’Empire ottoman, de l’Egypte à la Syrie, à Belgrade et à Paris) et judéo-portugais (implantés à Amsterdam et à Londres). Une conférence s’était en effet tenue à Londres deux ans auparavant, en 1935. Elle avait scellé cette unité entre ces deux branches du séphardisme. Cette conférence avait été placée sous l'égide de Maïmonide, autre figure emblématique sépharade majeure, à l'occasion du 800ème anniversaire de sa naissance (la date retenue par l’historiographie était alors 1935 et non 1938).

La commémoration du 500ème anniversaire de
la naissance de D. Isaac Abravanel, sorte de héros éponyme du groupe, en 1937, devait lui faire pendant : elle préparait la tenue d’une nouvelle conférence mondiale des communautés sépharadites, celle qui se tint à Amsterdam en 1938. On trouve aussi des éléments intéressants en consultant le fonds des archives retrouvées à Moscou et conservées à l’AIU.

L’histoire de l’homme Isaac ? Sa famille est implantée en Espagne depuis plusieurs siècles, au moins depuis le XIème siècle. Il nous indique sa généalogie : Moi l’homme (Lam 3,1), Isaac fils du vaillant [auteur] de nombreux exploits (II Sam 23,20), et dont le nom est grand en Israël (Ps 76, 2) le seigneur Juda, fils de Samuel, fils de Juda, fils de Joseph, fils de Juda, de la famille des  Abravanel, tous personnages considérables entre les enfants d’Israël.2

Son grand-père Samuel, chef de la communauté de Séville, comme près d’un tiers du judaïsme espagnol, céda sous la pression quand commencèrent les troubles de 1391 qui mirent une fin définitive à ce qu’on a nommé l’Age d’or des Juifs d’Espagne en Andalousie.

Vicissitudes

Quelques années après, voilà sa famille installée à Lisbonne où l’on peut revenir librement au judaïsme (ce qui n’était pas possible en Espagne). De cette période, une fois qu’il dut s’en départir, Don Isaac dira : Comme j’étais heureux au sein de ma maison, au milieu de ma fortune, héritage de mes ancêtres, maison qu’emplissait la bénédiction divine, alors que je résidais à Lisbonne la célèbre capitale du Portugal… ma demeure était pour les sages un lieu de réunion d’où ruisselait le meilleur de la science. J’étais tranquille dans le palais de Don Alphonse [il s’agit d’Alphonse V roi du Portugal]. La famille semble avoir bâti son assise sur celle d’une grande maison commerciale qui déploie ses activités entre Bruges et Lisbonne (places très importantes au XVème siècle., avant qu’Anvers au XVIème siècle., Amsterdam au XVIIème siècle. puis Londres au XVIIIème siècle ne les aient détrônées). Abravanel doit prendre en mains les affaires de famille mais continue l’étude. Il s’intéresse particulièrement au courant maïmonidien et l’on a fait d’Abravanel le dernier philosophe médiéval, représentant alors de la grande tradition aristotélicienne3.
Ce n’est pas à cause de la façon dont il présentait son origine, qu’il est entré dans la légende4. Mais on ne peut cependant tout à fait omettre la fin des propos d’I. Abravanel où, présentant la généalogie de ses ancêtres par deux fois, par exemple au tout début de son Commentaire du livre de Josué, il conclut par fils d’un homme … de la postérité de Jessé de Bethléem, de la famille royale de David. Ce qui est considéré comme « allégations infondées », aux yeux des auteurs chrétiens des Temps modernes est conforme à une tradition propre au judaïsme espagnol.

En mai 1483, il fut brusquement contraint, pour sauver sa liberté et sa vie, de fuir le Portugal, à la suite d’un grave conflit entre le nouveau souverain Jean II, dont la politique était très centralisatrice, et sa noblesse. Ruiné, condamné ultérieurement à mort par contumace, il réussit à gagner l’Espagne. D’après son propre témoignage,  Don Isaac retourne alors à l’étude de la tradition et se concentre d’abord, en relation avec sa propre expérience, sur le commentaire des Livres historiques de la Bible et en premier lieu de Josué, des Juges et de Samuel - commentaires qu’il étendra ultérieurement dans une approche assez novatrice influencée par la politique de son temps et le contre-modèle de la République de Venise. En Espagne, il est bientôt à nouveau appelé aux affaires. Avec Abraham Senior, grand rabbin de Castille, il tente par trois fois de faire rapporter l’édit d’expulsion et de fléchir le roi en 1492. On dit qu’il se heurta à Torquemada, l’inquisiteur nommé par les rois catholiques. En tout cas, il refusa de céder à la conversion acceptée par Abraham Senior et son gendre Meir Melamed, autres chefs de la communauté sépharade d’Espagne, et s’en fut avec les siens.



Figure emblématique du grand exil des juifs
sépharades

En juillet 1492, il quitte l’Espagne5 et s’installe à Naples où il devient un proche des rois Ferdinand 1er et Alphonse II. De nouveau, en 1494, c’est l’exil forcé – imputable cette fois-ci à la crainte du roi qui abdique et se replie en Sicile, effrayé par la révolte qui couve en milieu populaire à l’approche des troupes du roi Charles VIII de France. Abravanel erre à sa suite en Sicile puis passe à Corfou… et se fixe pour huit ans dans le Sud de l’Italie à Monopoli où il achève une oeuvre extrêmement prolifique marquée par l’ampleur de la catastrophe subie par le judaïsme espagnol, oeuvre qui sera entièrement éditée au cours du XVIème siècle. En 1508, à la veille de sa mort, il négocie un contrat projeté entre Venise et Lisbonne concernant le contrôle du commerce. Il est revenu une nouvelle fois aux affaires et à la vie active. Il meurt à Venise où il n’y a pas de cimetière juif. Il est enterré à Padoue.

La vie d’Abravanel symbolise donc en premier lieu le grand exil des Juifs sépharades d’après l’expulsion. La légende le présente comme « la Tête de l’Exil ». Ainsi, Ovadia Camhy, rédacteur du Judaïsme sepharadi, rappelle en 1937  qu’il avait vu dans sa jeunesse une pièce de théâtre à Jérusalem sur la vie d’Abravanel qui plaçait l’homme Isaac à la « tête d’une troupe chancelante désolée de pauvres exilés ». En Italie, dans les années de retraite, il oriente sa pensée vers une dimension messianique, calculant la fin des temps6. Affrontant son temps, pensant le temps, aspirant à s’en rendre maître, cet homme se rendit en définitive maître de son exil. Sa vie individuelle condense la résistance aux tribulations qu’a vécues son groupe. Dans l’imaginaire sépharade, il reste, face aux vicissitudes de l’Histoire, l’homme qui s’est relevé toujours et n’a jamais trahi. Il fut donc en quelque sorte un résistant.

Qu’on me permette pour conclure de citer le poème d’un autre résistant, César Vallejo, poète péruvien qui participa à la guerre d’Espagne, poème contemporain des commémorations qui trouvaient place en France. Ce poème date exactement du 10 novembre 1937. Il fut publié dans l’exil dans le recueil Espagne, Éloigne de moi ce calice, après la mort de Vallejo en 1938. Ce recueil a été composé par les compagnons du combat de Vallejo pour la victoire de la République espagnole et publié en 1939. A la fin de la bataille est mort le combattant, un homme s'avança vers lui et lui dit : "Ne meurs pas, je t’aime tant !!! " mais le cadavre hélas ( !) continua de mourir. …[un, deux, dix hommes….] Des millions d’individus l’entourèrent unis dans la même prière : Reste, frère ! mais le cadavre hélas ( ! ) continua de mourir. Alors, tous les hommes de la terre l’entourèrent. Triste, ému, le cadavre les vit. Lentement, il se redressa, prit dans ses bras le Premier homme et se mit à marcher.


[1] H. Soil, Don Isaac Abravanel (1437-1508) l, sa vie et ses oeuvres, Fondation Serfer, Paris, 1937.
[2]J-C Attias, « Isaac Abravanel, La mémoire et l'espérance », Cerf, Paris, 1992 ; «Isaac Abravanel, (1508-1992) Essai de mémoire comparé », Mémoires juives d'Espagne et du Portugal, Publisud, Paris 1996.
[3]Bension Netanyahu, Don Isaac Abravanel, Statesman & Philosopher, fifth ed., 1998, Cornwell University Press.
[4]Cedric Cohen Skalli conclut par contre qu’I. Abravanel a luimême contribué à construire sa propre légende. Voir : Isaac Abravanel: Letters (Studia Judaica 40) (Hebrew, Portuguese, Hebrew and Portuguese Edition).
[5]Maurice Kriegel, « La prise d'une décision, l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 », La Revue historique n° 527, juillet-septembre, 1978.
[6]R.Goetschel, « Isaac Abravanel, conseiller des princes et philosophe », Albin Michel, Paris, 1996.

Timbres transmis par Gérard Abravanel
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