Catalogne

Escapade en Catalogne par Jean Carasso


Au fil du temps s’est créée une telle affinité entre le signataire et la région de Gérone qu’après quelques années d’absence (d’abstinence ?) la nécessité d’une nouvelle randonnée catalane s’impose. Ces jours-ci, comme à plusieurs reprises précédemment, le prétexte est de faire partager l’enthousiasme à des amis ne connaissant pas encore la Catalogne,et en particulier la région de Gérone.

En préalable, il faut intégrer ceci : pour des raisons historiques faciles à interpréter (plus crûment, sous Franco, parler catalan en public était condamnable et entraînait des sanctions), faute de pouvoir s’exprimer en catalan, langue généralement entendue dans les rues, chez les commerçants etc., il est plus pertinent et mieux vu de parler français - à tout le moins compris et le plus souvent parlé par tous les interlocuteurs dans la vie courante - plutôt que de parler castillan.

Le cas de Barcelone, énorme ville cosmopolite est particulier : le locuteur catalan est dispersé, dilué dans le parler castillan ou autre. Aucun souci donc pour les non-hispanophones. A tout seigneur tout honneur. S’il est besoin de prétexte à cette escapade, c’est de la visite de la vieille ville juive qu'il s’agit, probablement l’une des mieux réhabilitée d’Espagne, avec celle de Cordoue.

Tout a commencé il y a quasi trente ans, en 1979, lorsque le professeur d’Histoire à l’Université de Barcelone Joaquim Nadal i Farreras fut élu maire de sa ville natale. Il était très préoccupé de l’état de délabrement de ce quartier juif central situé juste au dessous de la cathédrale, sur une colline à forte pente et il s’est mis en tête, pour le compte de la commune, de racheter des immeubles souvent en ruines et de les faire réhabiliter, oeuvre de longue haleine commencée en 1987.

Il fut très aidé, dans ce travail, par la présence dans les archives de la ville de nombreux plans cadastraux en bon état, antérieurs au XVe siècle. Son exemple ne tarda pas à entraîner sur la même voie des propriétaires voisins. Le temps passant, il réalisa que cette véritable passion l’absorbait plus que ne le permettait la gestion générale d’un telle cité et il se préoccupa d’embaucher une de ses anciennes étudiantes de l’université, Assumpció Hosta i Rebes.

Ce fut un bon choix puisque c’est elle qui préside  toujours le Centre Bonastruc Ça Porta et le Musée. Le temps passant toujours, l’initiative fit tache d’huile et d’autres municipalités en Espagne se lancèrent dans de semblables projets de réhabilitation de leur propre passé. Ces villes, maintenant vingt et une, se constituèrent en réseau, la RED de Juderías de España, présidé en rotation annuelle par le Maire d’une des communes concernées. Le secrétariat permanent est tout naturellement situé à Gérone et c’est Assumpció qui le pilote.

Revenons à Gérone où, au fil des années, le bâtiment principal, effondré par l’intérieur, est dégagé peu à peu en creusant, retrouvant des structures anciennes, présentement sur cinq niveaux, avec des vestiges encore observables à des niveaux plus profonds. C’est là, à quelques mètres près, que se trouvait implantée chronologiquement la troisième et ultime synagogue de la ville. Les archives subsistent, émouvantes, qui énoncent le nom du responsable juif vendeur, celui du chanoine de la cathédrale acquéreur et le prix de la transaction réalisée quelques jours avant l’expiration du délai fixé pour l’expulsion, en été 1492.
La réfection est superbe, inspirée par un architecte talentueux.

A l’heure actuelle, le Musée est devenu une institution reconnue par nombre de visiteurs quotidiens venus de la ville même (scolaires) et du monde entier. Le personnel s’est accru de jeunes femmes motivées, informées, compétentes, passionnées par leur travail, telles que, depuis le début, Neus Casellas, Silvia Planas i Marcé responsable de la déjà importante bibliothèque qui s’accroît sans cesse et du Centre d’Etudes Nahmanide, puis d’autres personnes plus récemment
intégrées. Les plus anciennes sont diplômées de Barcelone et de Toulouse, c’est dire leur niveau linguistique et culturel !

Les pièces maîtresses du Musée sont les pierres
tombales du cimetière de Montjuic, datant du XIIe au XVe siècle et exhumées lors des travaux d’établissement d’une ligne de chemin de fer. La présentation didactique des premières salles met en valeur l’histoire de la communauté (documentée depuis 890), la vie quotidienne, la relation avec l’environnement, etc. Large place est réservée au grand maître talmudiste et cabaliste Mossé ben Nahman né sur place en 1194.
Vous n’avez pas le droit de quitter le quartier sans avoir visité la cathédrale voisine, merveille architecturale et quelques églises romanes de grand intérêt, la Catalogne étant le berceau de l’art roman en Espagne.

Vous ne pouvez pas manquer non plus, à quelques
kilomètres au nord ouest de Gérone, de vous attarder une bonne heure… ou plusieurs,
dans ce charmant village de Besalu dont l’entrée piétonne s’effectue par un merveilleux pont en dos d’âne avec une tour centrale bâtie autour de l’an mil et comportant la herse incorporée.

Dès l’entrée dans la rue
principale, à gauche, vous verrez une inscription concernant le miqvé, découvert en 1964 par le propriétaire du terrain et authentifié par des rabbins venus de Perpignan et Paris. C’est l’un des très rares (le seul ?) en Espagne, et il est apparu en excellent état une fois dégagés les amoncellements de pierres et gravats qui l’encombraient.. L’importance de la population juive de Besalu  (20% des mille habitants au Moyen Age.) donnait à penser qu’une synagogue, dont il ne reste plus rien en surface, devait être située à proximité. En effet, des fouilles menées depuis le début de ce XXIe siècle ont mis à jour les restes de ce bâtiment photographiés à mesure de l’avancement des travaux. Il est regrettable que ces vestiges ne soient pas restés exposés au public sous une plaque de matériau transparent, mais aient été recouverts d’une dalle terrasse, offrant une belle vue d’ailleurs sur le ruisseau et le fameux pont.

Mais déplacez-vous de 300 mètres et entrez
dans l’église San Pere, puis plus loin dans l’église Sant Vicenç; tous ces bâtiments romans sont attestés avant l’an mil. Vous ne le regretterez pas. Qui sait même si vous aussi ne contracterez pas « le virus de la Catalogne " ?
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