Constantinople 1856


Service funèbre célébré dans la synagogue de Galata, en l'honneur des israélites morts en Crimée dans les rangs de l'armée française - D'après M. E. Todeschini
- Gravure de l'Illustration du 13 septembre 1856.

Droits réservés L'Illustration.


Nous reproduisons la gravure et le texte de cet article intitulé "La liberté des cultes à Constantinople" qui offre un témoignage sur la situation et la disposition d'esprit des juifs sépharades peu avant l'implantation des écoles de l'Alliance Israélite Universelle. Il renseigne encore sur le regard et les préjugés portés sur eux à la même époque.


La liberté des cultes à Constantinople.


Constantinople, 25 août 1856.

Mardi dernier a eu lieu à Galata, une cérémonie qui se rattache à l'histoire de la campagne d'Orient.

M. Albert Cahn, président du comité israélite de bienfaisance de Paris (1), est arrivé récemment à Constantinople, après avoir visité les écoles israélites fondées sous sa direction il y a deux ans, à Alexandrie, au Caire, à Jérusalem et à Constantinople. M. A. Cahn a eu l'heureuse idée de célébrer une cérémonie à la synagogue de Galata, en mémoire des officiers et soldats israélites morts pendant la guerre d'Orient dans les rangs de l'armée française. L'assentiment de l'ambassadeur ne pouvait manquer à une si pieuse intention, et M. Thouvenel a délégué un de ses drogmans (2) de l'ambassade, M. Battus, pour assister aux prières annoncées.

Le gouvernement ottoman a voulu aussi donner une marque de sympathie au souvenir des soldats tombés pour sa cause. Le ministre de la guerre a mis à la disposition de M. A. Cahn un fort détachement de chasseurs avec leurs clairons, et a envoyé un colonel d'état-major, Garbibey, pour assister à la cérémonie. Cet acte de tolérance éclairée a fait une excellente impression sur la population juive, peu habituée à de pareils honneurs.

Avant de commencer les prières, une foule considérable d'israélites, venus de tous les quartiers, avait envahi les rues de Balyq-bazar et de Perchembé-bazar, qui conduisent à la synagogue : le temple s'est trouvé trop petit pour le nombre des assistants. Le khakam bachi (3) (grand rabbin) présidait au service funèbre avec plusieurs rabbins. Parmi les assistants se trouvait le délégué de la communauté israélite au grand conseil, M. Camondo(4), le chef d'une des plus importante maison de banque de Constantinople, et toute les familles les plus notables de cette religion.

La cérémonie a été ouverte par un discours de M. A. Cahn, qui a rappelé aux assistants le grand rôle joué par la France en Orient, la part qu'y avait prise les braves officiers et soldats dont le souvenir allait être sanctifié par la religion. Il s'est attaché surtout à faire le tableau de l'influence civilisatrice de notre pavillon dont il a cité de curieux exemples, et a loué en termes noblement sentis l'espèce de de tolérance religieuse qui caractérise les Français. Ce discours a été écouté avec une grande attention et restera dans la mémoire des israélites. Une dizaine d'officiers et plus de cent soldats ont été tués ou blessés pendant la campagne de Crimée.

Le Khakam bachi a ouvert ensuite l'arche sainte et exposé le rouleau de la loi, et M. Cahn a prononcé une prière pour les trépassés dont on honorait la mémoire. Dans une autre prière, M. A. Cahn a appelé les bénédictions célestes sur les souverains alliés.

La cérémonie s'est terminée par une bonne oeuvre. Les israélites ont voulu témoigner, autrement que par des mots, leur gratitude pour le pays qui honore si hautement le citoyen, quelle que soit sa religion, quand il a dignement servi sa patrie. Une quête a été faite dans la synagogue au profit des inondés de la ville de Lyon, et a produit, para par para, 1612 piastres, qui ont été déposées entre les mains de M. l'ambassadeur de France.



Les soldats ottomans avaient été introduits dans la synagogue : ils ont présenté les armes, et les clairons ont sonné lorsque le khakam-bachi a exposé le rouleau de la loi. Après cette intéressante cérémonie, la plus grande partie des invités se sont rendus à Hass-Keni, faubourg situé au fond de la Corne-d'Or, où se trouve la plus importante école israélite (5). Des examens publics ont permis aux assistants de se rendre compte des progrès des élèves, qui sont très satisfaisants, et font honneur au directeur M. Benoît Bronsvick. On retrouve dans toutes les écoles israélites de l'Orient une grande précocité d'intelligence. La race juive est évidemment mieux dotée que d'autres sous ce rapport : l'éducation, l'instruction, développeront et moraliseront ces excellentes dispositions; il est permis d'espérer que cette race saura quelque jour se relever de la position dans laquelle elle végète ici, et prendre le rang que lui assignent la vivacité de son esprit et ses habitudes laborieuses.

M. A. Cahn a eu l'honneur d'être reçu jeudi par S. M. le sultan (6), qui s'est informé avec beaucoup d'intérêt des établissements que M. A. Cahn avait fondés, il y a deux ans, en Egypte et en Syrie. On cite un mot du sultan qui mérite d'être conservé : "Je n'ai fait que mon devoir : les israélites ne sont-ils pas aussi mes sujets ? " répondait-il à M. A. Cahn, qui le remerciait, au nom de ses coréligionnaires, pour l'avenir que leur promettent les dispositions du hattihumaïoun (7). Le sultan a promis au président du comité de Paris qu'on augmenterait le nombre des élèves israélites à l'école impériale de médecine, et qu'on admettrait aussi des jeunes gens de cette religion parmi ceux que le gouvernement envoie à ses frais en Europe pour compléter leurs études.

J'ai pensé que L'Illustration donnerait volontiers une place à la cérémonie que je vous ai racontée : j'y joins un dessin de M. Todeschini, pris sur nature.
Agréez, etc.

Arthur BALIGOT DE BEYNE.




(1) Albert Cohn (1814-1877), est né à Presburg (Bratislava) d'une famille originaire d'Alsace installée en Hongrie au XVIIIème siècle. Il reçoit sa formation à Vienne où il devient docteur en philosophie et apprend les langues orientales. Il s'installe ensuite à Paris où le baron James de Rothschild lui confie l'instruction de ses enfants puis le place à la tête de ses oeuvres philantropiques. Il exerça cette responsabilité jusqu'à la fin de sa vie. Albert Cohn présida également le comité de bienfaisance de la communauté de Paris. Il fut particulièrement actif en Algérie, où il engagea la réorganisation des communautés et dans tout l'Orient, où il fonda un réseau d'écoles, d'hôpitaux et d'institutions maternelles. A Constantinople, il fonda avec Abraham Camondo l'école d'Hasköy. Il siège au Consistoire Israélite et enseigne très largement y compris au Séminaire Israélite.


(2) Drogman : interprète mais aussi négociateur et commissionnaire appointé par les ambassades occidentales en Orient. Poste ordinairement occupé par des membres des minorités chrétiennes et juives de l'Empire Ottoman.

(3) il faut lire Khakham bachi (grand rabbin) : nous avons conservé l'orthographe de l'original.

(4) il s'agit d'Abraham Salomon Camondo (1781-1873) qui préside la banque Isaac Camondo et Cie et grand-père du comte Moïse de Camondo (1860-1935). Il descend d'une grande famille de Sarraf, argentiers des sultans et dignitaires de l'Empire, originaire de Venise. Parallèlement à ses activités de banquier, Abraham S. Camondo a bâti un véritable empire immobilier dans le quartier de Galata. Il finança les besoins de l'Empire Ottoman pendant la coûteuse guerre de Crimée et fût un soutien puissant de la communauté.

(5) L'école d'Hasköy fondée par Albert Cohn et soutenue par Abraham Camondo poursuivait un mode d'éducation à l'occidentale principalement en français. Elle devint la principale pomme de discorde entre le rabbinat conservateur et la frange de la communauté occidentalisée d'ascendance italienne. Elle devait aboutir à une rupture spectaculaire en 1865 lorsque les Francos, firent sécession et fondèrent la "Communità israelitico-straniera di Costantinopoli sotto la protezione Italiana" dotée de sa propre synagogue, de sa propre administration et de son propre cimetière.

(6) A l'occasion de cet entretien avec le sultan Abdul Majid, Albert Cohn obtient que toute amélioration accordée au sort des chrétiens de l'Empire bénéficie automatiquement aux juifs.

(7) Le Hatti Humayoun, firman du 18 février 1856, est pris au lendemain de la guerre de Crimée (1854-1855) dont le prétexte fût le sort des Lieux Saints, mais l'enjeu réel le sort des Balkans. En contrepartie de leur alliance avec l'Empire Ottoman face aux prétentions de l'Empire Russe, la France et la Grande-Bretagne obtiennent au traité de Paris de 1856 des mesures d'émancipation des non-musulmans de l'Empire. L'émancipation légale du judaïsme ottoman précède celle d'une bonne partie du judaïsme européen et le Hatt de 1856 accorde bien plus de droits aux non-musulmans qu'en disposent les non-chrétiens en Europe. La situation de la Russie est particulièrement caricaturale à cet égard.
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